Soixante-seizième session,
Conférence sur les océans, Dialogue de haut niveau #6 – matin
MER/2152

Conférence sur les océans: appel unanime à l’approfondissement des connaissances océaniques et au transfert de technologies marines

LISBONNE, 30 juin -- « Pour protéger, il faut connaître », a déclaré la Ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires de la France, en ouverture de la sixième table ronde de la Conférence des Nations Unies sur les océans, intitulée « Approfondir les connaissances scientifiques et renforcer les moyens de recherche et le transfert de techniques marines ».  Coprésidente de cette discussion, Mme AMELIE DE MONTCHALIN a souligné la pertinence du traité actuellement en négociation pour garantir la préservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine en haute mer.  « Nous engageons toutes nos forces pour encadrer les activités humaines dans cette zone si précieuse pour l’humanité, mais nous avons besoin de vous pour l’établir sur des bases solides », a-t-elle lancé aux délégations, non sans mentionner l’appui de son pays au projet Mercator de cartographie de l’ensemble des océans.  Autre Coprésident de cette séance, M. FRANZ TATTENBACH, Ministre de l’environnement et de l’énergie du Costa Rica, a pour sa part fait état du lancement par son pays d’une banque de connaissances sur les océans, destinée notamment à gérer plus durablement les ressources marines et à restaurer les mangroves.  L’investissement dans les connaissances est crucial, a-t-il souligné, mais les pays en développement ont besoin d’aide pour mettre en œuvre la cible 14.8 du Programme de développement durable à l’horizon 2030. 

Cette cible a pour but d’améliorer la santé des océans et de renforcer la contribution de la biodiversité marine au développement des pays en développement, en particulier des petits États insulaires en développement (PEID) et des pays les moins avancés (PMA), a rappelé M. VLADIMIR RYABININ, Secrétaire exécutif de la Commission océanographique intergouvernementale de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), qui a appelé à une transformation de la science océanique en s’appuyant sur deux atouts majeurs de l’ONU, la Convention sur le droit de la mer et l’ODD 14.  Pour cela, il importe de passer du qualitatif au quantitatif en injectant des milliards de dollars dans la science océanique et en augmentant la coordination de nos actions.  En matière d’investissements dans la recherche océanique et les systèmes d’observation, l’Afrique et les PEID manquent à l’appel, alors même qu’ils dépendent fortement des océans, a-t-il déploré.  Mais le problème est plus large, selon lui, puisque les investissements internationaux dans les sciences océaniques ne représentent que 1,7% des sommes allouées à la recherche.  Il faut donc changer la donne pour revigorer les sciences océaniques au service du développement durable, a-t-il affirmé, en soulignant le pouvoir de la coopération et des partenariats. 

De son côté, Mme JANE LUBCHENKO, Directrice adjointe pour le climat et l’environnement au Bureau de la politique scientifique et technologique de la Maison Blanche des États-Unis, a rappelé que son pays a décidé de rejoindre le Groupe de haut niveau pour une économie océanique durable, qui a permis de fournir un ensemble pionnier d’évaluations scientifiques, ouvrant la voie à des politiques et à des actions novatrices.  Par exemple, a-t-elle relevé, une évaluation scientifique a inversé la compréhension du lien océan-climat en nous faisant réaliser que l’océan n’est pas seulement une victime des changements climatiques mais une puissante source de solutions.  L’océan pourrait ainsi aider à réduire de 21% les émissions de CO2 pour atteindre l’objectif de 1,5 degré d’ici à 2050, tout en apportant des réponses en matière de sécurité alimentaire, d’emploi et de biodiversité.  À cette aune, les 17 membres du Groupe, qui représentent environ la moitié des zones économiques exclusives (ZEE) du monde, se sont engagés à prendre de nouvelles mesures audacieuses pour parvenir à une économie océanique durable, a indiqué la représentante, avant d’assurer que les États-Unis tiennent leurs engagements, tant sur le plan de l’action climatique que sur la pêche durable, la cartographie des océans et l’exploration des fonds marins. 

À sa suite, M. PETER DE MENOCAL, Président de la Woods Hole Oceanographic Institution, a insisté sur la responsabilité partagée des nations du monde à prendre les rênes de l’action climatique et de la protection de océans.  À cette fin, nous devons agir maintenant, a-t-il dit, rappelant que, selon les dernières évaluations du GIEC, toutes les voies permettant de limiter le réchauffement futur à 1,5 degré nécessitent une réduction du dioxyde de carbone sur terre et en mer.  L’océan étant le plus grand réservoir de carbone au monde, de petit stockage dans l’océan peuvent avoir d’énormes conséquences sur la teneur en CO2 de l’atmosphère, a-t-il fait valoir.  À ses yeux, la science doit montrer la voie, à l’image du projet de réseau d’observation des océans, conçu pour suivre avec précision les flux de nutriments et les éléments biomoléculaires qui définissent la force du mouvement du carbone de l’océan, de la surface vers la profondeur.  Ce projet de réseau d’observation révolutionnera notre compréhension de la façon dont la vie océanique transporte le carbone vers les eaux souterraines profondes.  Encadré par un strict code de conduite, il sera pour les sciences océaniques « ce que le télescope spatial Hubble a été pour notre appréciation du cosmos », a assuré l’expert.

Dans le même ordre d’idées, M. HIDE SAKAGUCHI, Président de l’Institut de recherche sur les politiques océaniques de la Fondation pour la paix de Sasakawa, a indiqué que sa structure mène des recherches sur un éventail de questions liées à l’océan en vue de promouvoir l’économie bleue durable.  Ces recherches ont démontré que les poissons nécessitent le plus petit volume de nourriture pour produire un kilogramme d’aliment.  C’est donc moins que tout autre animal pour assurer l’apport en protéines dont ont besoin les humains, a-t-il relevé, ajoutant toutefois que la durabilité des océans nécessite de contrôler toutes les espèces de poissons sur la base de connaissances scientifiques, afin qu’aucune ne soit menacée d’extinction en raison des activités humaines.  Son Institut travaille ainsi sur un projet prévoyant de doter les pêcheurs de communautés locales de filets équipés de capteurs pour surveiller les espaces marins et compter les prises.  Ce système de pêche intelligente doit permettre de réduire les pertes et les déchets ainsi que les frais et les délais de transport, a-t-il expliqué. 

Pour progresser dans ce domaine, il est nécessaire d’investir dans la capacité de recherche et la souveraineté scientifique des États, a estimé M. CAMERON DIVER, Directeur général adjoint de la Communauté du Pacifique, pour qui la décennie des Nations Unies des sciences océaniques au service du développement durable 2021-2030 doit être mise à profit pour allier science et connaissances traditionnelles dans la façon dont nous gérons les ressources marines.  Rappelant que les populations du Pacifique ont, de tout temps, eu une connaissance fine de leur océan, il a souhaité qu’elles soient associées aux prises de décision sur la gestion de leur espace vital.  Cela suppose d’investir dans la transformation de la relation entre les humains et l’océan, et de mettre au point des systèmes inclusifs d’observation océanographique, a-t-il plaidé, soutenant qu’un océan sain est l’atout le plus précieux pour l’humanité et le meilleur moyen de réaliser les ODD, à commencer par l’ODD 14. 

Reste que le financement public des sciences océaniques reste globalement modeste, a constaté Mme RATIH PANGESTUTI, Directrice du Centre d’industrie biomarine de l’Agence pour la recherche et l’innovation de l’Indonésie, selon laquelle ce déficit est particulièrement alarmant dans les pays en développement.  Pour soutenir le développement durable, une recherche océanique soutenue par des financements publics et privés à long terme devra être garantie dans les pays les plus vulnérables aux changements océaniques, en particulier les PEID, a-t-elle souligné, avant d’appeler à un renforcement urgent de leurs capacités.  En effet, a noté la spécialiste, de nombreux pays ne disposent pas de l’expertise nationale dans une vaste gamme de domaines scientifiques et technologiques.  Il faut, par conséquent, intensifier les activités d’échange pour accroître la coopération scientifique et technologique, tout en incluant les détenteurs de savoirs autochtones et locaux dans ces processus, a-t-elle préconisé, observant à cet égard que l’Indonésie accorde une grande importance aux systèmes de connaissances autochtones pour la gestion du milieu marin et des ressources naturelles.

Dialogue interactif  

Dans la foulée de ces présentations, le Ministre de la santé, du bien-être et de l’environnement d’Antigua-et-Barbuda a estimé que les négociations en cours sur un instrument juridiquement contraignant relatif à la conservation et à l’utilisation durable de la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale constituent la seule façon pour les PEID de bénéficier d’un renforcement de capacités et de transferts de technologies marines.  « Sinon, ils seront laissés pour compte », a-t-il averti. 

« Il est difficile de gérer ce qu’on ne peut pas mesurer », a regretté à son tour le Secrétaire permanent du Gouvernement des Tuvalu, qui au nom des PEID du Pacifique, a jugé urgent d’intensifier les investissements dans la recherche de prendre les bonnes décisions, complémentaires des connaissances traditionnelles.  Également préoccupé par le peu de connaissance dont dispose la communauté internationale sur les océans, le Ministre de l’économie et des affaires maritimes du Portugal a appelé à élaborer des programmes scientifiques internationaux pour mieux comprendre les grands fonds marins, si important pour cerner des phénomènes tels que les tsunamis et la formation des sédiments.  La Secrétaire exécutive de la Commission économique et sociale pour l’Asie et le Pacifique a expliqué que la CESAP soutient l’investissement dans le stockage du carbone bleu pour préserver les écosystèmes océaniques clés, en particulier autour des mangroves, des marais salants et récifs coralliens. 

Évoquant sa situation nationale, le Ministre de l’environnement du Guatemala a indiqué que 26% de la population de son pays vit dans des zones marines composées de plages, d’estuaires, de mangroves, de coraux et de lagons.  Le Gouvernement prévoit en outre de former du capital humain de haut niveau pour accroître ses connaissances océaniques, moyennant toutefois un renforcement de ses capacités techniques.  La Ministre de l’environnement du Chili s’est enorgueillie de vivre dans un pays dont 60% de la zone économique exclusive est très ou complètement protégée, et où un nouveau parc pour la préservation des baleines vient d’être approuvé, admettant cependant que des marges de progression existent encore pour que ces aires soient complètement suivie grâce à l’observation des écosystèmes. 

Le Vice-Ministre de l’environnement et des ressources naturelles de la République dominicaine a défendu une approche semblable, expliquant que son pays prépare une loi sur la gestion des ressources marines et côtières incluant l’aménagement d’espaces marins et la création de zones marines protégées.  En tant que membre de l’Océan Decade Alliance, la Suède continuera à utiliser ses réseaux dans la communauté océanique et à s’engager dans des collaborations, a promis son Secrétaire d’État à l’environnement, jugeant que l’engagement fort et l’appropriation par les diverses parties prenantes sont essentiels pour optimiser l’opportunité unique offerte par la Décennie des Nations Unies pour les sciences océaniques.

Convaincu que des décisions politiques doivent être prises sur la base de données scientifiques solides, le Ministre de la coordination des océans et de la politique de l’Atlantique-Sud de l’Argentine a indiqué que son pays a lancé en 2020 l’initiative « Pampa Azul » afin de promouvoir les connaissances scientifiques et les innovations technologiques qui contribuent au renforcement des industries liées à la mer et au développement économique des régions maritimes argentines. 

Pour sa part, le Groupe des 77 et la Chine a appelé à reconnaître les connaissances des peuples autochtones et locaux comme source complémentaire et inestimable de données et d’appuyer le transfert de technologies marines à des conditions préférentielles vers les pays en développement.  Sur cette même ligne, l’ONG Ocean Networks Canada a souligné que l’accès aux technologies d’observation des océans est essentiel pour faire progresser la gouvernance autochtone des territoires océaniques traditionnels, ainsi que leur participation à l’économie bleue et à l’atténuation des risques liés aux changements climatiques.  Ce besoin est particulièrement critique dans l’Arctique où le réchauffement climatique entraîne une augmentation du trafic maritime, ce qui se traduit par une accélération de l’érosion côtière et la création de glaces de mer dangereuses, a-t-elle alerté. 

De son côté, la Directrice de la pêche et des affaires maritimes de la Commission européenne a fait valoir les investissements massifs consentis par les pays membres de l’Union européenne dans la recherche et l’innovation marines dans le cadre du « Green Deal » européen.  Il s’agit aussi de restructurer notre économie bleue et de trouver des solutions intelligentes aux problèmes du réchauffement climatique, notamment en favorisant un projet de pompe à carbone dans les océans, a-t-elle précisé. 

Nous avons besoin d’accroître nos capacités de recherche pour mieux comprendre le climat et les événements météorologiques extrêmes, a abondé la Sous-Secrétaire au commerce de l’Administration américaine pour les océans et l’atmosphère.  Cela suppose d’appuyer la fourniture de services qui aide les communautés côtières à s’adapter aux changements climatiques, de tirer parti des progrès constants enregistrés par les technologies marines et de permettre une interopérabilité des données. 

Ces projets ne peuvent être atteints qu’en améliorant les connaissances grâce à la recherche coopérative internationale, a toutefois jugé le Chef des affaires maritime du Ministère des affaires étrangères du Bangladesh, tandis que la représentante du Groupe d’experts du mécanisme d’évaluation de l’état du milieu marin a relevé que l’absence d’interface robuste entraîne une mauvaise communication entre les chercheurs et les décideurs.  Sans une reconnaissance du rôle essentiel des océans dans la vie et le bien-être des humains, nos efforts resteront en deçà de ce qui est nécessaire, a-t-elle averti. 

Soulignant qu’« on ne peut bien gérer ce qu’on ne connaît pas », la République-Unie de Tanzanie a dénoncé l’avantage compétitif dont disposent ceux qui ont des données sur leurs ressources océaniques, appelant à investir dans des infrastructures scientifiques et à la création de pôles de recherche aquatique nationaux et régionaux.  Les informations sur l’océan doivent être des connaissances communes, a abondé l’ONG Global Fishing Watch, dont l’objectif est de créer et de partager publiquement des données ouvertes sur l’activité humaine en mer.

Pour l’Institut océanographique de l’Espagne, il est essentiel de promouvoir les investissements dans la formation et de favoriser les partenariats entre les agences nationales et internationales.  De telles stratégies sont des moteurs pour l’économie bleue durable, l’emploi et la gouvernance des océans. 

À sa suite, la Directrice des pêches du Canada a indiqué que son pays a lancé un « Super Cluster » pour les océans en vue d’ouvrir de nouvelles perspectives à l’économie bleue durable.  Le recours aux technologies de pointe permet aussi de prédire le mouvement des baleines de l’Atlantique-Nord, et de réduire les risques de collision et d’emmêlement dans des filets.  L’Ingénieur en chef du Ministère des ressources naturelles de la Chine a ensuite indiqué que son pays participe à des projets d’observation marine menés conjointement avec le Cambodge, le Sri Lanka et le Bangladesh et prévoit par ailleurs d’aider les pays de la Route de la soie à développer leur économie bleue.

Après EuroGOOS qui a expliqué contribuer au développement d’une plateforme européenne commune de partage d’informations et d’infrastructures pour optimiser les ressources et éviter les doublons, le Vice-Directeur du Ministère des affaires étrangères de l’Algérie a souligné la nécessité de renforcer les capacités des pays en développement et de faciliter les transferts de technologies marines, avant d’avertir que l’Afrique est « loin derrière » en matière de financements.  Il a été rejoint par OceanHub Africa, incubateur de startups à impact océanique basé en Afrique du Sud, qui a plaidé pour un renforcement des capacités au niveau local et une autonomisation des communautés côtières dans les affaires océaniques.

Cette table ronde avait pour modératrice Mme MARGARET LEINEN, Directrice de la Scripps Institution of Oceanography et Vice-Chancelière chargée des sciences marines de l’Université de Californie à San Diego

 

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