Conseil de sécurité: dans l’est de la RDC, le conflit avec le Rwanda et ses supplétifs pose d’immenses défis pour la région des Grands Lacs
La détérioration « dramatique » de la situation sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) au cours des deux derniers mois a des ramifications à l’échelle nationale et régionale, menaçant les fragiles acquis obtenus de haute lutte dans les provinces orientales congolaises, a déclaré en substance ce matin au Conseil de sécurité la Représentante spéciale du Secrétaire général pour ce pays.
Venue présenter le dernier rapport en date du Secrétaire général sur les activités de la Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO), qu’elle dirige, Mme Bintou Keita a rappelé que cette crise est liée à l’expansion territoriale de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et du Mouvement du 23 mars (M23), soutenus par la Force de défense rwandaise (FDR). Leur consolidation, a-t-elle expliqué, leur a permis de prendre le contrôle de vastes zones des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, menaçant de s’étendre à celles de la Tshopo et du Maniema.
L’AFC/M23 a assis « sa mainmise », selon le rapport du Secrétaire général, établissant une administration parallèle dans de grandes parties des territoires de Masisi, Rutshuru, Lubero Sud et Nyiragongo ainsi qu’à Goma et ses environs. « Les 5 et 11 février, respectivement, le M23 a nommé une autorité provinciale parallèle pour le Nord-Kivu et un maire pour Goma. Le groupe a mis en place sa propre police parallèle, établi des services coutumiers et administratifs et continué à prélever des impôts, tout en poursuivant l’enrôlement dans ses rangs. » Et au Nord-Kivu, l’administration parallèle a nommé des administrateurs financiers et un délégué aux mines, une décision qui fait écho aux liens entre les conflits armés et l’exploitation illégale des ressources naturelles dans l’est de la RDC, a relevé Mme Keita.
Alors que toutes les parties au conflit sont tenues par la résolution 2773 (2025) de conclure un cessez-le-feu et le M23 et ses alliés rwandais à se retirer immédiatement des territoires occupés, la MONUSCO s’efforce de s’acquitter de son mandat en intensifiant ses patrouilles et en établissant des bases opérationnelles mobiles à Lodha et Aar. Elle facilite également les consultations menées par le Gouvernement congolais avec les groupes armés en Ituri depuis janvier 2025, qui ont notamment conduit à la reddition de 2 216 éléments zaïrois, à la déposition de 103 armes et munitions, a fait valoir la haute fonctionnaire. Mais à Goma et dans d’autres zones sous contrôle du M23, a-t-elle confirmé, la liberté de mouvement des Casques bleus continue d’être entravée, notamment par des barrages routiers et une obligation de notification préalable de 48 heures, même si, ces derniers jours, certaines restrictions ont été assouplies.
« Des milliers de morts et des déplacés internes, des villes entières ravagées de Walikale à Kamanyola en passant par Bunagana, Masisi centre, Goma, Minova, Idjwi et Bukavu, dans un contexte humanitaire globalement chaotique; l’est de la RDC offre toujours et encore l’image d’un spectacle désolant. » C’est ainsi que le représentant congolais a décrit la situation dans son pays, tandis que Charlotte Slente, la Secrétaire générale du Conseil danois pour les réfugiés, a précisé que l’« explosion » de violence à Goma et ses environs a provoqué l’exode de 660 000 personnes, un chiffre qui s’ajoute aux 6,7 millions de personnes déjà déplacées à travers le pays fin 2024.
Au Burundi, autre pays touché par cette guerre dont le représentant s’est exprimé aujourd’hui, 60 000 Congolais de plus ont trouvé refuge, portant leur nombre total à 120 000. L’ampleur et la persistance des violences, que le représentant congolais a attribuées aux forces rwandaises et à leurs supplétifs, suggère qu’« on ne peut plus se permettre de laisser cette crise s’éterniser au prétexte qu’elle serait un problème africain nécessitant une solution africaine », à laquelle appelait pourtant de ses vœux aujourd’hui la Chine et la Sierra Leone, au nom des A3+, le bloc formé par ce pays, l’Algérie, la Somalie et le Guyana.
Le délégué congolais a accusé le Rwanda de mauvaise foi et d’« intransigeance » dans le cadre des pourparlers de paix, qu’il tenterait selon lui de saboter. Le Rwanda, qui ne jurait que par les négociations directes entre la RDC et l’AFC/M23, a été le premier à boycotter la rencontre du 18 mars dernier dans le cadre de la feuille de route de Luanda, dont le moindre engagement aurait été « piétiné » par le pays.
De son côté, le Ministre rwandais des affaires étrangères et de la coopération internationale a assuré que les causes profondes du conflit dans l’est de la RDC étaient à chercher dans le maintien de la milice génocidaire des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), malgré son bilan de massacres ethniques, de recrutement d’enfants soldats et de déstabilisation des deux pays voisins, mais aussi dans la persécution systématique des locuteurs congolais du kinyarwanda, en particulier des communautés tutsies, des allégations contestées par le représentant de la RDC. Le Ministre s’est également montré sévère avec la MONUSCO, qui a été incapable selon lui de mettre en œuvre son mandat, alors que la résolution 2098 (2013) lui avait permis de déployer une brigade d’intervention pour neutraliser tous les groupes armés, « y compris la milice génocidaire des FDLR ».
Remerciant les États ayant « courageusement » pris des sanctions contre Kigali, parmi lesquels plusieurs membres du Conseil, ce dernier a considéré que, dans le cas de la crise des Grands Lacs, de telles mesures n’étaient pas contreproductives. Les États-Unis, qui font partie des pays à avoir sanctionné des responsables rwandais, ont jugé inacceptables les fausses allégations selon lesquelles la MONUSCO appuierait les FDLR, venant de la part d’« un contributeur au maintien de la paix ». En tant que principal bailleur de fonds de la MONUSCO, les États-Unis ont demandé que les Casques bleus soient autorisés à se déplacer librement, y compris dans les zones contrôlées par le M23. Si la Mission ne peut y protéger les civils, alors le Conseil devrait envisager « toutes les options possibles, y compris une révision du mandat de la Mission, qui ne reflète plus l’environnement opérationnel », a préconisé la délégation américaine, suivi sur ce point par la Fédération de Russie.
Les attaques contre les Casques bleus sont susceptibles de constituer des crimes de guerre, a déclaré la France, soulignant qu’il en va de même pour les entraves à la liberté de mouvement de la MONUSCO ou à l’exercice de son mandat. La Représentante spéciale s’est d’ailleurs félicitée que, le 7 février dernier, le Conseil des droits de l’homme ait établi une mission d’établissement des faits, ainsi qu’une commission d’enquête indépendante sur les violations graves des droits humains et du droit international humanitaire commises dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu depuis janvier 2022. Une décision qui vient en appui aux efforts similaires entrepris par la Cour pénale internationale (CPI) pour enquêter sur les crimes commis au Nord-Kivu depuis cette date, a noté la haute fonctionnaire.
Vantant les avancées permises par le mécanisme diplomatique chargé de traiter les questions liées aux différents groupes armés opérant en RDC, y compris le M23, le délégué angolais a expliqué qu’à ce stade, son pays considère avoir rempli la partie essentielle du mandat confié par l’Union africaine (UA) pour faciliter la résolution de la crise entre la RDC et le Rwanda. De plus, a-t-il annoncé, M. João Manuel Gonçalves Lourenço, le Président angolais, qui assure depuis près de deux mois la présidence intérimaire de l’UA, ressent le besoin de se consacrer pleinement aux priorités de l’agenda continental, qui incluent les questions de paix et de sécurité.
La crise sécuritaire dans l’est de la RDC a par ailleurs un impact majeur sur les discussions entre la MONUSCO et les autorités congolaises concernant le désengagement progressif et responsable de la Mission et la transition au Sud-Kivu, a confié la Représentante spéciale. La mise en œuvre de la feuille de route provinciale du Gouvernement du Sud-Kivu pour la transition a ainsi été suspendue à la suite de la prise de Bukavu par l’AFC/M23. Les efforts du Groupe de travail conjoint –composé du Gouvernement, de la MONUSCO et de l’équipe de pays des Nations Unies– pour définir les modalités de planification du désengagement de la Mission des provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri ont également été compromis, « car plusieurs hypothèses de planification sont désormais caduques », a-t-elle reconnu.
Jugeant cruciale la mise en œuvre de la résolution 2773, comme le délégué congolais l’a rappelé lui-même avec une certaine impatience, la Représentante spéciale a appelé le Conseil de sécurité à prendre des mesures concrètes contre les responsables de graves violations des droits humains et leurs complices.
***Suivez la couverture des réunions en direct sur notre LIVE***
La situation concernant la République démocratique du Congo S/2025/176
Exposé
Mme BINTOU KEITA, Représentante spéciale du Secrétaire général pour la République démocratique du Congo (MONUSCO), a fait part d’un contexte politique et sécuritaire tendu dans le pays, en raison de l’expansion dans l’est de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et du Mouvement du 23 mars (M23), soutenus par la Force de défense rwandaise (FDR). La création, le 7 février dernier, par le Conseil des droits de l’homme, d’une mission d’établissement des faits, ainsi qu’une commission d’enquête indépendante sur les violations graves des droits humains et du droit international humanitaire commises dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu depuis janvier 2022 renforcent les efforts similaires entrepris par la Cour pénale internationale (CPI) pour enquêter sur les crimes commis au Nord-Kivu durant cette période, s’est félicitée la haute fonctionnaire.
Aujourd’hui, l’AFC/M23, appuyé par la FDR, contrôlent de vastes zones des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, menaçant de s’étendre aux provinces de la Tshopo et du Maniema. L’AFC/M23 a également poursuivi la mise en place d’une administration parallèle, nommant récemment un gouverneur, deux vice-gouverneurs et un maire à Bukavu, au Sud-Kivu. Au Nord-Kivu, elle a nommé des administrateurs financiers et un délégué aux mines, faisant écho aux liens entre les conflits armés et l’exploitation illégale des ressources naturelles dans l’est de la RDC. Il est impératif, a insisté Mme Keita, que toutes les parties honorent leur engagement déclaré de faire taire les armes et de rechercher une solution pacifique en vertu du cessez-le-feu immédiat et inconditionnel auquel elles ont souscrit.
La situation sécuritaire générale dans le reste du Nord-Kivu et en Ituri, où plus de 60% des forces de la MONUSCO sont déployées, reste instable, a-t-elle constaté. Les Forces démocratiques alliées (ADF) ont exploité le vide sécuritaire créé par le redéploiement des troupes des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) pour lancer des attaques à Lubero, Beni et près de Butembo, tuant des centaines de civils. En Ituri, parallèlement à la menace posée par les ADF, les affrontements entre la Coopérative pour le développement du Congo (CODECO) et les groupes armés zaïrois se sont intensifiés, notamment dans les territoires de Djugu et de Mahagi. L’annonce par Thomas Lubanga Dyilo, ancien condamné par la CPI, de la création d’un nouveau mouvement politico-militaire, la Convention pour la révolution populaire (CRP), en Ituri, menace également les civils et la sécurité régionale, s’est alarmée la Représentante spéciale.
Dans ce contexte, la situation des droits humains se détériore gravement, en particulier pour les femmes et les enfants, qui demeurent les principales victimes au Nord-Kivu et en Ituri, avec des violations graves pour 403 enfants, dont 90 filles, rien qu’entre le 1er décembre 2024 et le 28 février 2025. Ces violations incluent des enlèvements, meurtres, mutilations, recrutements forcés, attaques contre des écoles et violences sexuelles, a précisé Mme Keita. Quant à l’accès humanitaire, il reste entravé en raison de l’insécurité et de la présence de groupes armés, ainsi que de la fermeture prolongée des aéroports de Goma et de Kavumu et de la neutralisation du secteur bancaire dans les zones contrôlées par les autorités de facto. Alors que les déplacements de population se multiplient sous l’effet des violences, la Représentante spéciale a également pointé du doigt un autre obstacle, la crise de financement du Plan de réponse humanitaire 2025, qui n’est pour le moment financé qu’à hauteur de 8,2%.
Dans ce contexte difficile, la MONUSCO a intensifié ses patrouilles et établi des bases opérationnelles mobiles à Lodha et Aar. Elle facilite également les consultations menées par le Gouvernement congolais avec les groupes armés en Ituri depuis janvier 2025, qui ont notamment conduit à la reddition de 2 216 éléments zaïrois, à la déposition de 103 armes et munitions.
La Mission continue de protéger les civils, en répondant aux attaques dans le territoire de Djugu, en fournissant des abris temporaires et en contribuant aux évacuations médicales, a poursuivi la haute fonctionnaire. Au Nord-Kivu, la MONUSCO a renforcé sa coopération avec les autorités en faisant don de véhicules et en améliorant les patrouilles conjointes, réduisant ainsi la criminalité armée, a-t-elle fait valoir. Mais à Goma et dans d’autres zones sous contrôle du M23, la liberté de mouvement des Casques bleus continue d’être restreinte, notamment par des barrages routiers et une obligation de notification préalable de 48 heures. Ces derniers jours, certaines restrictions ont été assouplies, s’est-elle toutefois félicitée, en citant l’autorisation temporaire donnée par le M23 pour que les véhicules et le matériel de l’ONU puisse franchir la frontière avec la RDC et pour que le personnel civil puisse la traverser un jour par semaine.
Cette violence persistante dans l’est de la RDC compromet la cohésion nationale dans tout le pays. « Alors que de plus en plus de personnes fuient les provinces de l’est de la RDC vers les zones contrôlées par le Gouvernement à l’ouest, la désinformation les qualifiant d’infiltrés ou de suspects se propage, notamment sur les réseaux sociaux », a averti la Représentante spéciale, en citant des attaques, certes isolées, contre des citoyens congolais tutsis et swahiliphones, ainsi que la résurgence des discours de haine. Après avoir exhorté le Gouvernement congolais à adopter la loi récemment soumise contre le tribalisme, le racisme et la xénophobie, elle a fait part de la détermination de la MONUSCO à soutenir les initiatives de paix régionale en cours.
« La détérioration dramatique de la situation sécuritaire dans l’est du pays a eu un impact majeur sur les discussions entre la MONUSCO et les autorités congolaises concernant le désengagement progressif et responsable de la Mission et la transition au Sud-Kivu », a confié Mme Keita. La mise en œuvre de la feuille de route provinciale du Gouvernement du Sud-Kivu pour la transition a été suspendue à la suite de la prise de Bukavu par l’AFC/M23. Les efforts du Groupe de travail conjoint –composé du Gouvernement, de la MONUSCO et de l’équipe de pays des Nations Unies– pour définir les modalités de planification du désengagement de la Mission des provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri ont également été compromis, « car plusieurs hypothèses de planification sont désormais caduques », a-t-elle expliqué.
Jugeant cruciale la mise en œuvre de la résolution 2773 (2025) pour soulager les souffrances des populations touchées et préserver la souveraineté et l’intégrité territoriale de la RDC, la Représentante spéciale a appelé le Conseil de sécurité à prendre des mesures concrètes contre les responsables de graves violations des droits humains et leurs complices.