En cours au Siège de l'ONU

9889e séance – matin
CS/16035

Conseil de sécurité: multiplication d’appels à la mise en œuvre de la résolution 2730 (2024) sur la protection des travailleurs humanitaires

Alertant que 2024 a été l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour les travailleurs humanitaires, avec 377 tués dans 20 pays, la Sous-Secrétaire générale aux affaires humanitaires et Coordonnatrice adjointe des secours d’urgence, Mme Joyce Msuya, a appelé, ce matin, le Conseil de sécurité à condamner « haut et fort » les atteintes au personnel humanitaire, y compris le personnel local, et à prendre la défense des organisations onusiennes et humanitaires lorsqu’elles sont attaquées ou visées par des campagnes de diffamation.  Mme Msuya a également dénoncé la criminalisation du travail humanitaire, pointant les cas de détentions et d’accusations de terrorisme. 

« En moyenne, au moins un travailleur humanitaire est tué, blessé ou enlevé chaque jour », a alerté le Directeur exécutif de International NGO Safety Organisation (INSO), M. Nic Lee, précisant qu’avec 30% des incidents, et pour la deuxième année consécutive, les forces gouvernementales représentent une plus grande menace pour les humanitaires que les groupes armés non étatiques notamment à Gaza, en Ukraine et au Soudan.  Il a également signalé que le personnel national et local est particulièrement vulnérable, représentant plus de 90% des victimes.  Sans les travailleurs humanitaires locaux qui forment 95% de l’effectif, la réponse humanitaire s’effondrerait, a prévenu Mme Msuya qui s’est indignée du silence médiatique qui entoure les attaques contre le personnel local. 

Pour protéger l’espace humanitaire et lutter contre la criminalisation de l’aide, M. Lee a estimé que le Conseil de sécurité doit insister sur le principe de contact impartial avec toutes les parties à un conflit et veiller à ce que les organisations puissent y parvenir sans crainte de harcèlement, de sanction ou de punition.  Cela implique de soutenir le mandat du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) pour ouvrir et maintenir un espace humanitaire et d’assurer une réponse collective forte lorsque des organisations sont persécutées pour l’avoir fait, a-t-il indiqué. 

De son côté, le Secrétaire général adjoint à la sûreté et à la sécurité, M. Gilles Michaud, a constaté que l’impunité à la suite des attaques contre les humanitaires est devenue une nouvelle normalité qui est le fait non seulement d’acteurs non étatiques mais également de gouvernements et de leurs supplétifs.  « Aurons-nous le courage de dire la vérité lorsque le droit international humanitaire est violé ? » a lancé M. Michaud qui a signalé par ailleurs que dans le contexte actuel de mépris généralisé du droit international humanitaire, les organismes de l’ONU doivent maintenant réduire l’aide de manière significative en raison de coupes budgétaires imposées par plusieurs États Membres.  « Nos agences humanitaires font partie des organisations les plus touchées et on doit s’attendre à des coupes qui devraient alimenter davantage d’insécurité pour les humanitaires », a-t-il mis en garde.  C’est notamment le cas à Gaza où la population est en proie au désespoir, a-t-il ajouté, rappelant que 288 membres du personnel de l’ONU y ont été tués depuis le début du conflit, dont 11 depuis l’effondrement du cessez-le-feu au cours duquel un immeuble de l’ONU a été directement attaqué. 

La découverte récente des corps de 15 secouristes dans un charnier près de Rafah, tués quelques jours plus tôt par les forces israéliennes, selon Mme Msuya, a été commenté à de nombreuses reprises, notamment par l’Algérie qui a appelé à la justice pour les humanitaires tués à Gaza depuis le 7 octobre 2023. Le délégué s’est indigné en outre que, contrairement au meurtre d’un fonctionnaire du Bureau des Nations Unies pour les services d’appui aux projets (UNOPS), la mort de milliers de civils à Gaza n'ait pas donné lieu à une enquête.  Sans mécanisme robuste garantissant le respect du droit international humanitaire et mettant fin à l’impunité, nos efforts seront vains, s’est-il inquiété. 

Dans leurs déclarations, les membres du Conseil se sont majoritairement entendus pour donner une seconde vie à la résolution 2730 (2024) sur la protection des travailleurs humanitaires, à l’instar du Royaume-Uni qui a avancé trois actions essentielles pour assurer leur sécurité: le respect du droit international humanitaire, le renforcement des engagements internationaux et le soutien aux organisations humanitaires confrontées à des risques opérationnels en raison d’un financement inadéquat. 

Mais pour la France, le constat est sans appel: près d’un an après l’adoption de ladite résolution, et quatre mois après la publication des recommandations du Secrétaire général, la situation s’est aggravée.  La conclusion à en tirer est claire, a-t-elle souligné, il ne suffit pas d’adopter des résolutions, il faut une mobilisation internationale, et un engagement des États pour en garantir l’application sur le terrain. 

Ces attaques contre les humanitaires ne sont pas des incidents isolés ou accidentels, a-t-elle observé, mais le symptôme d’une remise en cause délibérée de l’ordre international, marquée par des violations continues du droit international, s’est inquiétée la Suisse. 

Le Panama a amplifié l’appel du Secrétaire général pour garantir l’inviolabilité des installations humanitaires par toutes les parties et en tout temps.  Ce principe fondamental doit être accompagné de conditions sur le terrain qui permettent d’opérer en toute sécurité et efficacité, a insisté la délégation.  Le message de la résolution n’est pas qu’une obligation morale, il souligne la nécessité d’avoir une souplesse opérationnelle afin de prévenir et d’atténuer les risques encourus par le personnel humanitaire et de l’ONU, a fait valoir la Grèce. 

Le Pakistan a suggéré la création d’un tableau de bord pour assurer le suivi des informations, des enquêtes en cours et des résultats ainsi que des conséquences en cas de non-respect des règles du droit international humanitaire.  Il a également estimé que pour mettre fin à l’impunité, le Conseil de sécurité doit soutenir des sanctions et actions juridiques contre les auteurs. 

« Les obligations internationales existantes sont plus que suffisantes », a nuancé la Fédération de Russie pour laquelle « la véritable question est leur respect scrupuleux » citant les Conventions de Genève de 1949 et leurs Protocoles additionnels ainsi que la Convention sur la sécurité du personnel des Nations Unies et du personnel associé.  La délégation russe a également encouragé les agences humanitaires à développer une coopération étroite avec les autorités officielles du pays hôte afin de minimiser les risques et de mettre au point les formats les plus optimaux pour fournir une assistance à ceux qui en ont besoin. 

Les États-Unis ont appelé pour leur part à la libération des travailleurs de l’ONU, des organisations internationales et des missions diplomatiques détenus par les houthistes.  La délégation a également jugé important que l’ONU se prononce contre les abus du Hamas qui utilise depuis trop longtemps des infrastructures civiles et des boucliers humains pour se protéger. 

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Protection des civils en période de conflit armé

Exposé

Mme JOYCE MSUYA, Sous-Secrétaire générale aux affaires humanitaires et Coordonnatrice adjointe des secours d’urgence, a exigé la cessation des attaques contre les travailleurs humanitaires, signalant que 2024 a été l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour eux, avec 377 travailleurs humanitaires tués dans 20 pays.  Cela représente près de 100 décès de plus qu’en 2023, qui avait déjà connu une augmentation de 137% par rapport à 2022.  Beaucoup d’autres ont été blessés, enlevés, attaqués et détenus arbitrairement. 

Elle a indiqué que ces deux dernières années ont été particulièrement brutales, précisant qu’au Soudan, au moins 84 travailleurs humanitaires soudanais ont été tués depuis le début du conflit en avril 2023.  Le 30 mars à Rafah, a-t-elle poursuivi, des équipes du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) et de la Société du Croissant-Rouge palestinien ont récupéré dans une fosse commune les corps de 15 travailleurs d’urgence et humanitaires tués quelques jours plus tôt par les forces israéliennes.  Ces décès portent à plus de 408 le nombre de travailleurs humanitaires tués dans la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023.  Que compte faire le Conseil pour obtenir justice et éviter d’autres meurtres? a-t-elle lancé. 

Mme Msuya a rappelé que des cadres juridiques internationaux robustes pour protéger les travailleurs et les opérations humanitaires existent, évoquant notamment les conventions relatives aux activités et au personnel des Nations Unies, et le droit international humanitaire.  Ce qui manque, c’est la volonté politique de les respecter, a-t-elle dénoncé. 

Elle a ensuite indiqué que sans les travailleurs humanitaires locaux qui forment 95% de l’effectif, la réponse humanitaire s’effondrerait.  Pourtant, ces personnes travaillent alors que leurs familles ont été déplacées, qu’elles ne parviennent pas à nourrir leurs enfants et qu’elles ont connu des incidents sécuritaires éprouvants.  Ces collègues méritent notre plus grand respect, a-t-elle appuyé, avant de déplorer le silence médiatique sur les attaques contre le personnel local: selon un étude de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, le meurtre d’un travailleurs humanitaire local reçoit 500 fois moins de couverture médiatique que celui d’un membre du personnel international. 

De même, Mme Msuya a dénoncé la criminalisation du travail humanitaire pointant les détentions, les interrogations et les accusations de terrorisme.  Elle s’est également inquiétée de la multiplication des campagnes de désinformation et de mésinformation visant les organisations humanitaires, notamment en Haïti, dans le Territoire palestinien occupé, au Yémen, au Soudan et en République démocratique du Congo. 

Rappelant l’adoption de la résolution 2730 (2024) la Sous-Secrétaire générale a appelé à faire respecter le droit international et à protéger les travailleurs humanitaires en recourant aux nombreuses mesures concrètes existantes.  Le Conseil et l’ensemble des États Membres doivent condamner haut et fort les atteintes au personnel humanitaire, y compris le personnel local, et prendre la défense des organisations onusiennes et humanitaires lorsqu’elles sont attaquées ou visées par des campagnes de diffamation, a-t-elle insisté. 

Mme Msuya a également demandé des mesures de reddition de comptes et a appelé les États Membres à renforcer les cadres juridiques nationaux et internationaux pour enquêter et poursuivre les crimes internationaux. 

Et lorsque les juridictions nationales échouent, le Conseil peut utiliser des mécanismes internationaux, y compris en renvoyant les situations à la Cour pénale internationale. Citant le Secrétaire général, elle a également demandé que les personnes touchées aient une voix dans les discussions mondiales.  Les survivants et leurs familles ont urgemment besoin d’une aide juridique, de réparations et d’un accès aux services de soutien en santé mentale, a-t-elle indiqué. 

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