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Conférence des Nations Unies sur l’eau
Table ronde #5
ENV/DEV/2058

Le dernier dialogue interactif de la Conférence sur l’eau s’achève sur un appel écrasant en faveur de la désignation d’un envoyé spécial pour l’eau

Le cinquième et dernier dialogue interactif de la Conférence sur l’eau sur le thème « L’eau pour le climat, la résilience et l’environnement », a été marqué, ce matin, par la demande renouvelée des États Membres que le Secrétaire général de l’ONU nomme un envoyé spécial pour l’eau.  En effet, cette demande, exprimée selon l’Allemagne et la France par un total de 150 pays depuis le début de la Conférence, permettrait de renforcer la gouvernance mondiale de l’eau et, partant, d’accélérer la mise en œuvre de l’ODD 6 (Eau propre et assainissement) et du Plan d’action du Secrétaire général pour la Décennie d’action sur l’eau (2018-2028).  Les Coprésidents de la séance ont en outre souligné que cette gouvernance renforcée pourrait compter localement sur des coalitions multipartites engagées dans une protection et une gestion durable dûment financées de ce « bien commun mondial » que sont les ressources hydriques.

Lançant la discussion, le Ministre principal et Ministre chargé de la coordination des politiques sociales de Singapour, Tharman Shanmugaratnam, a souligné que l’eau ne concerne pas seulement l’ODD 6, qu’elle est plus largement « un catalyseur pour la réalisation de tous les ODD ».  Il a ajouté qu’il est du ressort des pays et de leurs partenaires du développement de protéger par des actions locales et régionales le cycle de l’eau.  À cet égard, il a plaidé pour la mobilisation des financements et d’investissements spécifiques à la gestion de l’eau, pour l’accroissement des subventions aux pays en développement, PMA et PEID notamment, et pour le rapprochement des flux de financement publics et privés afin de réduire le coût du capital pour les investissements dans le monde en développement.  La science la plus récente nous dit que nous devons gérer le cycle de l’eau comme un bien commun mondial, a-t-il aussi insisté, ajoutant l’importance de remodeler la gouvernance multilatérale liée à l’eau, en appuyant à cet égard la proposition défendue par le Secrétaire général de l’ONU que soit nommé un envoyé spécial des Nations Unies pour l’eau et renforcée ONU-Eau.  En outre, le Ministre a mis l’accent sur l’importance d’établir des mécanismes mondiaux de collecte de données hydriques et d’analyse de celles-ci, qu’il s’agisse d’un système mondial d’information sur l’eau ou d’initiatives en réseau de diffusion et de partage libre des données.  Enfin, le Coprésident de la discussion a estimé nécessaire de multiplier les conférences intergouvernementales de l’ONU sur l’eau pour débattre des conditions d’établissement des sociétés inclusives, cela en profitant de l’élan et la prise de conscience actuels sur les enjeux liés à l’eau.  Nous pouvons transformer la crise de l’eau en une immense opportunité mondiale, a-t-il conclu avant de céder la parole à la Coprésidente.

De l’avis de la Secrétaire d’État adjointe aux océans, à l’environnement international et aux affaires scientifiques des États-Unis, Mme Monica Medina, un tel envoyé spécial chargé de l’eau, pourrait être la voix de l’ONU sur l’eau dans l’ensemble des instances de délibération internationales, y compris celles où cette question vitale n’est pas encore débattue en tant que priorité.  La responsable américaine a également mis l’accent sur le nécessaire renforcement des institutions de financement du développement, lesquelles doivent intégrer spécifiquement les questions de l’eau et du climat dans leurs stratégies.  Dans le même temps, les ministres des finances doivent reconnaître la valeur de l’eau et envisager en ce sens une gestion et une utilisation durables de cette ressource, a ajouté Mme Medina.  Revenant sur les enjeux de gouvernance de l’eau, elle a déclaré que les États-Unis souhaitent l’inclusion des groupes vulnérables et marginalisés dans la prise de décisions sur l’eau à tous les niveaux.  Nos projets, pour aboutir et être couronnés de succès, doivent être ouverts à la participation et prévoir la pleine implication des peuples autochtones, des jeunes, des communautés locales et des femmes, a-t-elle insisté.  Par ailleurs, elle a relevé l’importance de la délégation américaine à la présente conférence, une preuve selon elle qu’il existe un réel intérêt pour la gestion de l’eau au plus haut niveau du Gouvernement américain.  Mme Medina a ainsi précisé que la politique américaine de l’eau était orientée par deux documents clefs, le Plan d’action de la Maison Blanche sur la sécurité de l’eau et la Stratégie mondiale de l’eau.  Elle s’est dite aussi prête à partager avec les participants les résultats des nombreux projets WASH portés par son pays à travers le monde.

« L’eau est de la nourriture et la nourriture est de l’eau », a déclaré M. Qu Dongyu, Directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), en soulignant l’importance cruciale de l’eau pour l’agriculture et la sécurité alimentaire, ainsi que pour l’atteinte des ODD.  Les sécheresses, les pénuries d’eau, les inondations et la pollution nous rappellent pourtant que nous sommes confrontés à de graves problèmes liés à l’eau, exacerbés par les changements climatiques.  L’agriculture représente 70% des prélèvements d’eau douce dans le monde et constitue à ce titre « la clef de la sécurité hydrique et alimentaire », a-t-il expliqué.  Pour cette raison, de nombreuses initiatives prioritaires de la FAO se concentrent sur les liens entre l’eau et l’agriculture dans les systèmes de production, y compris les cultures, l’élevage, la foresterie, ainsi que la pêche et l’aquaculture.  Le Directeur général a estimé que les stratégies de la FAO sur les changements climatiques, la science et l’innovation lui permettront d’aider les États, notamment les pays en développement, à trouver des moyens de « produire plus avec moins », tout en minimisant les impacts environnementaux.  La FAO soutient en outre les feuilles de route nationales présentées en 2022 lors du Dialogue de Rome sur l’eau, et a récemment tenu à cet effet un premier atelier régional en Afrique.  Signe de l’importance de cette question, la FAO a fait de l’eau le thème principal du débat général de sa prochaine conférence, qui aura lieu en juillet de cette année.

Mme Tanja Fajon, Vice-Première Ministre et Ministre des affaires étrangères et européennes de la Slovénie, a reconnu que malgré les progrès accomplis, nous devons encore « quadrupler nos efforts » pour parvenir à l’accès universel à l’eau potable, à l’assainissement et à l’hygiène.  À cette fin, un changement de culture est nécessaire afin que l’eau soit considérée comme un bien public mondial et un droit humain pour tous, a-t-elle insisté, relevant que l’eau a également le potentiel de favoriser une croissance inclusive et des moyens de subsistance durables, basés sur l’équité et la justice.  « Un monde sans eau est un monde sans paix », a poursuivi la Ministre en mettant en garde contre les risques de conflit et d’instabilité en cas d’exploitation improductive de l’eau et d’absence d’accords de coopération sur les eaux partagées, en particulier concernant les eaux souterraines.  Nous avons besoin de davantage de dialogues sur l’eau au sein du système des Nations Unies, a-t-elle ajouté, en exprimant son appui au renforcement de la fonction de coordination d’ONU-Eau et des commissions économiques régionales de l’ONU.  Nous devons également lier l’eau à d’autres processus intergouvernementaux sur le climat, la sécurité alimentaire, l’énergie, la santé et l’environnement, une tâche que pourrait selon elle remplir un envoyé spécial des Nations Unies pour l’eau.  Afin de réaliser le changement transformateur nécessaire sur l’eau, Mme Fajon a appelé à assurer un suivi étroit de la Conférence des Nations Unies sur l’eau et du Programme d’action sur l’eau.

À son tour, le Ministre des travaux publics et du logement public d’Indonésie, M. Basuki Hadimuljono, a rappelé l’utilité du cadre instauré dans le contexte de la Décennie d’action sur l’eau pour relever les défis liés à l’eau potable.  L’importance des lacs pour maintenir un accès durable à l’eau potable, d’une gestion intégrée des ressources en eau et de la réhumidification, la revégétalisation et la restauration de l’écosystème des tourbières y est soulignée, a-t-il ajouté.  Pour réaliser ces objectifs, il a appelé à renforcer la sensibilisation aux enjeux de « l’eau durable », de l’assainissement, de l’intégration des infrastructures d’eau et d’assainissement dans les plans environnementaux nationaux et de stratégies de financement innovantes et créatives des projets WASH.  Nous devons fournir une technologie appropriée tirée de la recherche, œuvrant à des solutions assurant une disponibilité pérenne et partagée des ressources hydriques, a-t-il encore indiqué.  Le Ministre indonésien a également souhaité la tenue de davantage de dialogues et de réunions de haut niveau sur les ODD liés à l’eau, dans le cadre notamment de la Journée mondiale de l’eau et en vue de la tenue du prochain Forum mondial de l’eau, prévu à Bali en mai 2024.

La réalisation des ODD est impossible si nous ne centrons pas notre action sur l’eau, a déclaré Mme Zulfiya Suleimenova, Ministre de l’environnement et des ressources naturelles du Kazakhstan.  Toutefois, la pression hydrique et la pression sur les écosystèmes liés à l’eau ne cessent d’augmenter, tandis que les changements climatiques en multiplient les effets.  Il est donc indispensable de mener des actions concertées à l’échelle nationale et internationale pour préserver les ressources hydriques, a appuyé la Ministre, pour qui le plan de la Décennie d’action sur l’eau constitue l’un des moyens d’atteindre les résultats escomptés.  L’utilisation conjointe des ressources hydriques doit toutefois être fondée sur les principes du droit international de l’eau, y compris l’obligation de coopérer, a-t-elle noté, en demandant aux États Membres de ratifier la Convention sur la protection et l’utilisation des cours d’eau transfrontaliers et des lacs internationaux.  « L’eau n’est pas une ressource, elle est un droit », a-t-elle ajouté, en demandant elle aussi la nomination d’un envoyé spécial des Nations Unies sur l’accès à l’eau.  Le Kazakhstan s’efforce pour sa part de réparer les dommages causés par la « tragédie de la mer Aral » en rétablissant l’eau dans sa partie nord.

Mme Usha Rao-Monari, Administratrice associée du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), a fait valoir qu’un partenariat mondial pour l’eau équivaut à un partenariat pour le développement et l’équité sociale.  La transformation structurelle envisagée par le PNUD s’articule autour de trois objectifs cruciaux, soit l’accès à l’eau, la qualité de l’eau et la sécurité de l’eau, a-t-elle expliqué.  Le portefeuille de l’eau du PNUD des cinq dernières années comprend 581 projets d’une valeur de 3,8 milliards de dollars et portant sur la gouvernance, l’innovation stratégique et le financement du développement.  Face à l’urgence, Mme Rao-Monari a invité les États Membres à donner un élan à la mise en œuvre du Programme d’action sur l’eau, alors que 2 milliards de personnes dans le monde ne disposent pas de services d’eau potable et que 3,6 milliards de personnes n’ont toujours pas accès à des services d’assainissement.  Pour « briser les silos » dans les politiques liées à l’eau, l’Administratrice associée a prôné la consolidation des approches multisectorielles et multipartites de la gouvernance de l’eau, la démocratisation des données hydriques, l’implication des communautés locales et la mise en place de partenariats.  Le PNUD travaille par ailleurs avec la Banque mondiale et d’autres partenaires multilatéraux afin d’établir de nouveaux mécanismes financiers permettant de combler le fossé entre les investissements publics et privés dans le domaine de l’eau.

Il est revenu à la société civile et au secteur privé de lancer la discussion, la Fondatrice et PDG de la Thirst Foundation prônant, dans un contexte de crise hydrique mondiale aigue, de passer des engagements aux actes en transformant les programmes agréés sur le plan international en actions concrètes.  La Fondatrice/PDG d’« Innovation: Afrique » s’est à cet égard voulue pragmatique, présentant la solution technologique d’utilisation de l’énergie du soleil pour alimenter les pompes à eau de milliers de villages africains lui ayant valu le prix de l’innovation des Nations Unies.  «  L’eau, il y en a, ce n’est pas cela le défi: ce qui manque, c’est l’énergie pour la pomper et la transférer là où elle est nécessaire  », a-t-elle défendu, appelant à une baisse des coûts de forage des aquifères profonds par la prise de mesures d’incitations fiscales et la baisse de la TVA pour les ONG africaines.b Pour le Directeur exécutif de l’Institut international de l’eau de Stockholm, la réalisation des ODD repose sur des actions conjointes des individus et des organisations, ces actions devant être ancrées dans les réalités locales des populations qui en ont le plus besoin.  « Donnons vie au Plan d’action de la Décennie en axant les financements sur l’amélioration de la gouvernance et la stimulation d’une utilisation plus durable et équitable de l’eau aux niveaux local et mondial », a-t-il préconisé.

La question de l’amélioration de la gouvernance mondiale de l’eau a été au cœur des interventions des États Membres et des agences onusiennes.  L’Allemagne, la France, la Finlande, la Slovaquie et la Suisse ont ainsi parlé d’une seule voix, soulignant que pour réaliser l’ODD 6 et le Plan d’action dans les temps et surmonter la crise hydrique, il faut répondre favorablement à la demande de 150 États Membres de nommer un envoyé spécial pour l’eau.  Selon ces pays, un tel envoyé spécial, doté d’un mandat fort, ferait en sorte que la question de l’eau soit prioritaire de manière permanente dans toutes les instances décisionnelles de l’ONU.  L’Allemagne a plaidé pour que soit nommé un Africain basé à New York et qu’une fois en fonction celui-ci s’attèle au renforcement d’une coopération plus étroite entre ONU-Eau et les commissions régionales des Nations Unies.  La France a souhaité quant à elle qu’il assure un traitement de la question de l’eau de manière visible et cohérente au plus haut niveau international et s’efforce de mobiliser des financements à la hauteur des enjeux.  Sur ce dernier point, la délégation a annoncé qu’en tant que cinquième bailleur international de la finance-climat, la France mobiliserait des ressources pour qu’une fois nommé il puisse s’atteler à sa tâche, les enjeux si pressants de l’eau n’autorisant aucune perte de temps.  L’Union européenne a ajouté aux propos de ces membres que le nouvel envoyé spécial devra réaliser rapidement un suivi de la présente conférence.  Elle a aussi souhaité que le Président de l’Assemblée générale organise des débats pour qu’il soit donné corps aux mesures préconisées dans les documents finaux.

Les pays africains ayant pris la parole ont soutenu ces propositions.  Le Kenya a en outre invité le système de l’ONU à diversifier ses sources de financement via les obligations vertes, tandis que l’Égypte a salué la réussite de l’initiative AWARE lancée avec l’Organisation météorologique mondiale (OMM) lors de la COP27 pour aborder la sécurité de l’eau dans le cadre de l’adaptation aux changements climatiques.  AWARE et les projets menés avec la FAO vont aider à la réalisation des ODD et permettre aux États Membres de faire face à la demande croissance en eau et de gérer l’impact des changements climatiques d’origine entropique tout en garantissant des écosystèmes et une sécurité alimentaire durable, a appuyé le représentant de l’Organisation météorologique mondiale.  Pour la Namibie et le Botswana, l’eau doit être hissée au même rang de préoccupation et recevoir le même attention foncière, scientifique et technologique que les changements climatiques.

De son côté, l’Ukraine a déclaré que l’agression russe de son pays avait entraîné une rupture brutale des équilibres naturels les plus vitaux.  « En violant notre sécurité hydrique, en bombardant et transformant en champs de bataille nos lacs et nos rivières, la Russie empêche les Ukrainiens de jouir de leurs droits humains les plus fondamentaux, à commencer par l’accès à l’eau potable et salubre », a-t-elle dit.  L’Ukraine a appelé instamment tous les pays à exercer la pression nécessaire à un retrait immédiat et inconditionnel des forces russes de son territoire, et à soutenir son plan de relance verte.

Enfin, des États comme la Colombie et l’Australie, qui ont défendu ardemment l’émergence d’une société inclusive autour du sujet de l’eau, ont souligné l’importance de privilégier des solutions fondées sur la nature, en milieu urbain et surtout rural, là où les organisations locales s’emploient à mettre leur énergie créatrice au servir des communautés.

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