Conseil de sécurité: le Secrétaire général détaille son initiative pour répondre aux besoins humanitaires mondiaux suscités par la crise du détroit d’Ormouz
Le Conseil de sécurité a entendu ce matin, à l’occasion d’un débat sur les crises alimentaires mondiales et locales, le Secrétaire général détailler ses efforts en vue de répondre aux besoins humanitaires mondiaux suscités par la crise du détroit d’Ormouz. Les restrictions et les fermetures ont fait grimper les prix des produits de base, dont les stocks se sont effondrés, a déclaré M. António Guterres.
Ce débat intitulé « l’alimentation prise pour cible: le rôle du Conseil de sécurité dans l’atténuation des crises alimentaires aux niveaux mondial et local » est l’événement phare de la présidence danoise du Conseil pour le mois d’août. Le Ministre des affaires étrangères du Danemark, M. Lars Løkke Rasmussen, a planté le décor en rappelant que 147 millions de personnes sont en proie à la faim en raison d’un conflit dans le monde.
Mais c’est bien la situation dans le détroit d’Ormouz qui a dominé les débats. Environ un cinquième des approvisionnements mondiaux en pétrole et un tiers du commerce mondial d’engrais passent par le détroit d’Ormouz, a expliqué le Secrétaire général. Les attaques contre des navires de commerce en mer Rouge font peser une menace supplémentaire sur les chaînes d’approvisionnement en denrées alimentaires et autres produits de base.
Pour les pays qui dépendent des importations, dont beaucoup sont aux prises avec un lourd endettement, cela augmente directement le coût de la production agricole et met en péril les récoltes futures, a argué M. Guterres. Le Directeur exécutif par intérim du Programme alimentaire mondial (PAM), M. Carl Skau, a estimé qu’un pétrolier bloqué dans le détroit d’Ormouz peut signifier un repas de moins par jour pour un enfant au Soudan.
Tous les systèmes alimentaires dépendent du carburant, que ce soit pour l’irrigation, le transport ou la transformation des céréales. Ainsi, lorsque le prix du pétrole grimpe, celui de la farine, du riz et des légumes augmente également, a-t-il expliqué. Par ailleurs, le blocage des exportations d’engrais a durement affecté la campagne de semis en Afrique et en Asie, a déclaré le Directeur exécutif.
À cette aune, le Secrétaire général a souligné la nécessité d’un règlement qui garantisse les droits et libertés de navigation internationaux dans le détroit d’Ormouz. « Nous sommes attachés à élaborer des mécanismes concrets pour répondre aux besoins. » Cet effort de renforcement de la confiance, assorti d’un calendrier précis, se concentrerait dans un premier temps sur les engrais et les matières premières associées, tout en pouvant être étendu à d’autres produits, a-t-il expliqué.
Un soutien international « encourageant »
Le Secrétaire général a jugé « encourageant » le soutien international à cette initiative. Le Ministre danois l’a en effet saluée dans son intervention. Le passage en toute sécurité d’engrais doit être garanti, a dit le Ministre, en saluant les efforts pour mettre en œuvre un mécanisme humanitaire. La Chine s’est également félicitée de cette « initiative opérationnelle », convaincue que l’ONU doit jouer un rôle plus important sur ce dossier. La France a aussi soutenu l’initiative du Secrétaire général autour « d’un mécanisme à visée humanitaire ».
La République démocratique du Congo (RDC) a invité le Conseil à soutenir les bons offices du Secrétaire général ainsi que les initiatives diplomatiques visant à préserver la liberté de navigation. Même son de cloche du côté du Libéria qui a estimé que le respect de la liberté de navigation est essentiel pour éviter que les chocs touchant l’alimentation, les engrais et l’énergie ne dégénèrent en crises humanitaires.
« La France, le Royaume-Uni et près de 30 autres États ont pris l’initiative d’une mission multinationale indépendante, neutre et défensive, qui se tient prête à contribuer aux efforts pour restaurer des conditions de navigation sûres dans le détroit d’Ormouz », a déclaré la France. Dans son intervention, le Secrétaire général a précisé que son effort ne saurait se substituer au rétablissement complet des droits et libertés de navigation dans ledit détroit.
Bahreïn a ainsi invité le Conseil à prendre des mesures fermes afin que l’Iran cesse ses actes hostiles et son usage du détroit comme d’un outil de coercition. La protection de la liberté de navigation contribue à renforcer la sécurité alimentaire mondiale, a dit cette délégation. « Nous sommes scandalisés que le régime iranien continue de viser la navigation dans le détroit d’Ormouz », a appuyé la délégation des États-Unis.
Ce pays a observé que les actes de l’Iran se font sentir dans le monde entier, en générant une flambée du coût des carburants et des pertes en matière de production agricole. « Cela signifie que dans les prochains moins la faim touchera davantage de personnes au Soudan, en RDC ou encore en Somalie. »
L’opposition de certaines délégations
Le délégué de la Fédération de Russie a en revanche jugé « imprudent » que l’ONU s’inspire de l’Initiative de la mer Noire pour son nouveau groupe de travail sur le détroit d’Ormouz. « Ce mécanisme, présenté comme humanitaire, s’est avéré être mis en œuvre de manière extrêmement partiale », a-t-il dit. Pour le représentant, un facteur important de déséquilibre des marchés alimentaires mondiaux, « que nos collègues occidentaux préfèrent passer sous silence », est lié aux mesures restrictives unilatérales illégales adoptées en contournant le Conseil.
Tout dispositif concernant le détroit d’Ormouz ne peut être établi, réglementé et géré que par les États riverains, à savoir l’Iran et Oman, a soutenu pour sa part la délégation iranienne qui a justifié ses mesures « défensives et licites » face à une agression contre son territoire et sa souveraineté.
Selon l’Iran, la seule voie viable pour rétablir la paix, la stabilité régionale et la sécurité de la navigation maritime consiste à mettre fin à l’agression, à respecter pleinement la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Iran, à lever les blocus maritimes illicites ainsi que les mesures coercitives unilatérales, et à fournir des garanties crédibles contre toute récidive d’agression.
Mieux appliquer la résolution 2417 (2018)
Plus globalement, les intervenants ont souligné la nécessité de mieux appliquer la résolution 2417 (2018). Dans ce texte, a rappelé le Secrétaire général, le Conseil a insisté sur le lien entre l’insécurité alimentaire provoquée par les conflits et le risque de famine et les conflits armés et la violence. II a également fourni des orientations claires pour assurer le bon fonctionnement des marchés et des systèmes alimentaires en temps de conflit armé. « Aujourd’hui, l’idée est de faire appliquer plus efficacement cette importante résolution. »
Le Brésil, le Royaume-Uni ou encore le Danemark ont plaidé dans le même sens, estimant que le potentiel de cette résolution est insuffisamment exploité. Le Conseil doit « l’utiliser comme un outil d’alerte précoce et de prévention, en s’appuyant sur les informations recueillies auprès des communautés touchées, de la société civile et des organisations humanitaires », a abondé Mme Perrine Benoist, Coprésidente d’Action contre la faim-France.
Pour le Libéria, appuyé par la Colombie, les systèmes d’alerte précoce en matière de sécurité alimentaire devraient être reliés aux mécanismes de prévention et d’atténuation des conflits. La Somalie a également invité le Conseil à user des outils d’alerte précoce mis en place par ladite résolution. « L’insécurité alimentaire est souvent le signe avant-coureur d’une instabilité plus large. » Les alertes précoces doivent susciter une diplomatie préventive rapide et une réponse humanitaire coordonnée avant que les crises ne s’aggravent, a dit cette délégation.
Elle a ajouté que l’aide elle-même peut induire une situation de dépendance. « Les céréales issues de l’assistance peuvent inonder les marchés au moment des récoltes et induire les baisses des prix des denrées, privant les petits agriculteurs de fonds dont ils ont besoin. » Le délégué de la Somalie a réagi au discours du Directeur exécutif du PAM en affirmant que la situation de famine dans son pays est désormais révolue.
Un son de cloche dissonant est venu de la Russie qui a rappelé que la résolution précitée n’a pas été conçue comme un mécanisme universel de surveillance des répercussions des crises régionales sur les prix mondiaux, l’énergie et le commerce international. « Nous ne voyons pas la nécessité de créer de nouveaux mécanismes d’alerte précoce sous l’égide du Conseil, la difficulté n’étant pas un manque d’outils, mais la volonté d’utiliser ceux déjà disponibles de manière opportune et impartiale. »
Divergences sur les sanctions
Certaines délégations, à l’instar de la Lettonie et du Danemark, ont invité le Conseil à adopter des sanctions ciblées à l’encontre de ceux qui usent de l’arme de la faim et entravent l’accès humanitaire. « Dans sa résolution 2417 (2018), ce Conseil s’est déclaré disposé à examiner les informations concernant le refus illégal d’accès humanitaire et à prendre des mesures appropriées, y compris des mesures de sanction », a rappelé le Secrétaire général.
Pour le Pakistan, les obstructions et les retards délibérés dans la livraison de l’aide doivent faire l’objet de reddition de comptes. « L’utilisation de la famine comme méthode de guerre contre la population civile constitue un crime de guerre », a déclaré la Suisse. La Chine a en revanche marqué son opposition à l’adoption de sanctions.
La Russie a, elle, accusé l’Ukraine d’intensifier ses attaques contre des navires civils dans la région de la mer d’Azov et de la mer Noire afin de semer le chaos sur le marché alimentaire mondial. « Puisque nos collègues occidentaux sont si soucieux de protéger les routes commerciales mondiales, ils devraient rappeler à l’ordre leurs protégés à Kiev. » De son côté, l’Ukraine a accusé la Russie d’avoir volé plus de 2 millions de tonnes de céréales dans les territoires ukrainiens occupés pour les vendre à l’étranger. « La communauté internationale doit s’opposer fermement à de tels agissements. »