L’Assemblée générale rouvre son débat sur l’embargo américain imposé à Cuba
La « nécessité de lever le blocus économique, commercial et financier imposé à Cuba par les États-Unis d’Amérique » a été discutée par l’Assemblée générale, aujourd’hui, après un échange tendu entre les États concernés sur la procédure et un vote pour décider de rouvrir ce débat.
À peine la séance ouverte, avec 30 minutes de retard, les deux États n’ont pas tardé à présenter deux lectures radicalement opposées de la situation. La délégation américaine s’est opposée à la tenue du débat, déjà clos le 25 octobre 2025 selon elle, estimant qu’il ne contribuait ni à l’aide humanitaire, ni à la défense des droits humains, ni au soutien du peuple cubain. Cuba a alors, à deux reprises, soulevé une motion d’ordre pour contester cette intervention sur le fond alors que la décision à prendre portait sur la réouverture du débat.
Le vote, demandé par les États-Unis, sur la tenue même du débat, s’est soldé par 136 voix pour, 9 contre (Argentine, Costa Rica, États-Unis, Israël, Macédoine du Nord, Maroc, Paraguay, Tchéquie, Ukraine) et 30 abstentions.
Dans l’après-midi, le Chili a lui aussi présenté une motion d’ordre, au nom également du Costa Rica et du Paraguay, demandant la possibilité de formuler des explications de vote. La motion d’ordre a été rejetée, le Vice-Président de l’Assemblée rappelant qu’au vu de la nature procédurale de cette mise aux voix, il avait choisi de ne pas autoriser les explications de vote sur cette question.
Cuba dénonce le blocus et d’autres mesures coercitives
Le Ministre des affaires étrangères de Cuba a tout d’abord ironisé sur le fait que les États-Unis, opposés à la tenue du débat, s’étaient inscrits les premiers pour prendre la parole. M. Bruno Eduardo Rodríguez Parrilla a ensuite dénoncé avec force le blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis, une « guerre multidimensionnelle non conventionnelle » menée depuis près de 70 ans et considérablement intensifiée ces derniers mois.
Ce blocus s’accompagne d’un « siège énergétique assimilable à un blocus naval, un acte de guerre », ainsi que de mesures coercitives extraterritoriales et de menaces militaires, a-t-il précisé. Il viserait, selon lui, à provoquer une crise humanitaire afin de déstabiliser le pays. M. Rodríguez Parrilla a dénoncé cette politique ayant aggravé les coupures d’électricité, les pénuries d’eau, de médicaments et de denrées alimentaires, ainsi que la mortalité infantile et les décès liés au cancer.
« Le blocus asphyxie et tue de manière silencieuse. » Le Ministre cubain a appelé l’Assemblée générale à condamner une telle violation du droit international, de la Charte des Nations Unies et des droits humains du peuple cubain.
M. Rodríguez Parrilla a rejeté l’argument des États-Unis selon lequel leur blocus ne viserait que le Gouvernement cubain, un « mensonge contredit par les faits ». En effet, les dommages économiques causés par le blocus ont atteint un niveau record de 80 milliards de dollars entre le 1er mars 2025 et le 28 février 2026, soit une hausse de 100% par rapport à la période précédente, et le coût cumulé des près de 70 années de blocus s’élèverait à 1 608 milliards de dollars. Des chiffres qui n’incluent ni les effets du blocus énergétique imposé depuis février 2026 ni ceux des mesures coercitives extraterritoriales qui empêchent d’autres États et entreprises de commercer librement avec l’île, a ajouté le Ministre.
Les difficultés du pays ne résultent pas d’un échec de son modèle, mais des restrictions imposées par Washington, a-t-il encore précisé en assurant de la poursuite des réformes économiques et sociales de Cuba et du large soutien international à son égard.
Évoquant les dernières relations avec les États-Unis, M. Rodríguez Parilla a indiqué avoir accepté les pourparlers diplomatiques bilatéraux proposés par Washington afin de rechercher, de manière sincère et constructive, des solutions aux différends. Il a toutefois regretté l’absence de progrès, qu’il a attribuée à l’attitude des autorités américaines, accusées de continuer à traiter Cuba comme un adversaire conquis ou vaincu, voire comme une « possession coloniale ».
Cette politique « génocidaire et criminelle » ne refléterait pas l’opinion majoritaire aux États-Unis, a estimé le Ministre citant une étude récente montrant que 98,3% des publications et commentaires sur les réseaux sociaux américains ne soutiennent ni le blocus ni l’agression contre Cuba. Il a réaffirmé l’attachement de Cuba à la paix, au multilatéralisme, au droit international, à sa souveraineté et à son indépendance citant en conclusion l’ancien Président, Fidel Castro Ruz: « Patrie ou mort, nous vaincrons ! ».
Les États-Unis accusent le « régime cubain » d’embargo contre son peuple
« On parle beaucoup aujourd’hui d’embargo. Et, en effet, il y en a un. C’est l’embargo que le régime cubain impose sans relâche à son propre peuple, décennie après décennie », a retorqué le représentant des États-Unis. Les coupures d’électricité, les pénuries alimentaires et les difficultés des hôpitaux résultent avant tout des choix du Gouvernement cubain, a-t-il assené. Il a dénoncé l’enrichissement des élites cubaines pendant 67 ans tout en réprimant sa population, en étouffant l’entreprise privée et en emprisonnant environ 800 prisonniers politiques après les manifestations du 11 juillet 2021. Le représentant a appelé les autorités cubaines à changer de cap et à rendre l’électricité à leur peuple.
La délégation américaine a contesté l’existence d’un blocus total contre Cuba, faisant valoir que l’île avait continué de recevoir une aide humanitaire provenant de nombreux pays, de l’ONU et de l’Église catholique. Un pétrolier russe transportant 750 000 barils de pétrole a récemment accosté à Cuba et les États-Unis exportent chaque année près de 500 millions de dollars de marchandises vers l’île tout en fournissant plus de 100 millions de dollars d’aide humanitaire, a-t-il argué.
« Les ressources du pays sont détournées au profit des dirigeants cubains », a pointé le délégué évoquant notamment le conglomérat militaire GAESA, présenté comme contrôlant environ la moitié de l’économie et disposant d’un fonds de 18 milliards de dollars. « La vérité dérange et accuser les États-Unis est le seul plan économique qu’il reste à La Havane. »
Les États-Unis vont maintenir leur politique tant que le régime cubain continuera de réprimer sa population et de priver les Cubains de leurs libertés fondamentales, a promis le représentant avant d’appeler les autorités cubaines à libérer les prisonniers politiques, à instaurer une véritable liberté économique et à garantir les droits fondamentaux. Il a exhorté les États Membres à soutenir le peuple cubain mais pas le régime qui a brisé ce pays. « Vous ne pouvez pas faire les deux. Le moment est venu de choisir. »
Nombreux appels à lever le blocus
Le débat, tenu matin et après-midi, a permis d’entendre les avis de nombreuses délégations qui ont pour la plupart appelé à la levée du blocus américain contre Cuba, au motif qu’il est contraire au droit international, à la Charte des Nations Unies et aux principes de souveraineté et de non-ingérence. Comme le Venezuela, beaucoup de délégations se sont insurgées de pratiques assimilées à une « punition collective » en ce qu’elles ne font aucune distinction, ne laissent aucune marge de négociation et ne donnent pas la priorité à la vie humaine.
Le Ministre des affaires intérieures de la Fédération de Russie a dénoncé les pénuries d’électricité, d’eau et de soins à Cuba, attribuées aux mesures restrictives unilatérales. M. Vladimir Kolokoltsev a rappelé le soutien récurrent de l’Assemblée générale à Cuba depuis 1992.
Le Mouvement des pays non alignés, l’Érythrée, le Nicaragua, l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et l’Organisation de la coopération islamique se sont joints aux appels à la levée immédiate du blocus en demandant, l’abrogation des mesures renforcées depuis 2017 et le retrait de Cuba de la liste américaine des États soutenant le terrorisme. Plusieurs intervenants ont dénoncé une politique de sanctions jugée illégitime, punitive et inhumaine, ainsi que ses effets extraterritoriaux.
Le Brésil a dit s’opposer à toute tentative d’éroder le système multilatéral par la loi du plus fort et l’élargissement des zones d’influence à des fins géopolitiques, en violation des principes de la Charte des Nations Unies. Au-delà du sort de Cuba, il s’est dit préoccupé par la présence militaire accrue des États-Unis dans les Caraïbes.
Il faut privilégier les besoins des civils, poursuivre un dialogue de bonne foi entre Cuba et les États-Unis, et favoriser la coopération, le multilatéralisme et la paix dans les Caraïbes, a recommandé la Communauté des Caraïbes (CARICOM), représentée par Haïti, inquiète de la détérioration socioéconomique et humanitaire à Cuba. L’Union européenne a, elle aussi, reconnu l’impact humanitaire du blocus et appelé à protéger l’accès humanitaire. Elle a estimé que la crise cubaine exige aussi des réformes internes et un dialogue avec la société civile.
Des appels ont été lancés en faveur d’un règlement pacifique du différend, du respect de la souveraineté cubaine et de la normalisation progressive des relations entre les deux États. L’Iran s’est toutefois impatienté: « malgré les appels d’une majorité écrasante de la communauté internationale, les États-Unis s’entêtent. Nous avons tous la responsabilité collective de ne pas rester silencieux ».