Session de 2025
37e et 38e séances – matin & après-midi
ECOSOC/7217

ECOSOC: la fin du débat de haut niveau marquée par l’adoption de la déclaration ministérielle et des appels à une mondialisation renouvelée

«  Le monde est à la croisée des chemins: une convergence de crises menace d’anéantir les acquis du développement, mais la science et l’innovation offrent des possibilités de transformation. »  C’est sur ce constat qu’a démarré la dernière journée du débat annuel de haut niveau du Conseil économique et social (ECOSOC), avec la présentation de rapports du Secrétaire général avant deux tables rondes et l’adoption de la déclaration ministérielle. 

Le Secrétaire général adjoint aux affaires économiques et sociales internationales, M. Li Junhua, qui a donné un aperçu des rapports à l’examen, a souligné d’abord le rôle essentiel de l’intégration des connaissances scientifiques dans l’élaboration des politiques.  Il a souligné, à cet égard, la nécessité de renforcer les capacités nationales et régionales, d’investir dans les infrastructures numériques et d’assurer un accès équitable aux données et à la technologie pour tous. 

« Le monde a besoin de plus –et non de moins– de mondialisation », selon le Secrétaire général qui prône une mondialisation « ancrée dans le principe selon lequel personne ne doit être laissé de côté, régie par des règles multilatérales et façonnée par l’action collective ». 

Or actuellement, comme l’a rappelé M. Li Junhua, la mondialisation subit les affres des tensions géopolitiques accrues, des guerres commerciales, des tarifs douaniers et des stratégies de relocalisation qui menacent d’éroder la confiance dans la coopération multilatérale.  De plus, les crises, les chocs climatiques et les conflits mettent en évidence la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et la nécessité d’une résilience collective.  

Malgré ces défis, le monde a besoin d’un modèle inclusif, équitable et durable, régi par des règles multilatérales et ancré dans la solidarité et l’action collective.  Il a également besoin d’une coopération renouvelée pour éviter la fragmentation de l’économie mondiale.  Le commerce doit être réorganisé pour soutenir les ODD, observe encore le rapport qui vante les mérites d’une industrialisation verte et de règles équitables pour le commerce numérique.  

Il souligne également le potentiel de transformation et les risques de la révolution de l’intelligence artificielle (IA).  À l’heure actuelle, les avantages de l’IA sont fortement concentrés dans un petit nombre d’économies, qui représentent plus de 90% du financement de la recherche et des brevets d’innovation; cela exige selon le rapport une action urgente pour s’assurer que les pays en développement puissent participer à l’avenir numérique et le façonner.  

Table ronde sur le thème « L’ONU à 80 ans: le rôle de chef de file de l’ECOSOC dans la poursuite d’un système multilatéral plus fort et plus efficace » 

L’ECOSOC a tenu deux tables rondes aujourd’hui, la première ayant pour but d’examiner son rôle de chef de file pour rendre le système multilatéral « plus fort et plus efficace ».  Les délégations ont mis en avant la place centrale de cet organe qui se réforme pour améliorer sa mission de coordination de la mise en œuvre du Programme de développement durable à l’horizon 2030. 

À l’approche de l’échéance de ce programme, les efforts de modernisation de l’ONU s’accélèrent pour relever des défis mondiaux de plus en plus complexes, ont constaté les intervenants.  Ainsi, en mars dernier, le Secrétaire général de l’ONU a lancé l’Initiative ONU80 afin d’évaluer l’aptitude de l’Organisation à remplir sa mission.  Cet examen des mandats de tous ses organes devrait permettre de déterminer si des changements structurels sont nécessaires ou s’il faudrait réaligner les programmes, dans l’ensemble du système des Nations Unies. 

Le modérateur de la table ronde a invité à tirer parti de la dynamique des initiatives et processus en cours dans le contexte des 80 ans de l’ONU pour explorer collectivement comment revitaliser l’ECOSOC et renforcer son leadership.  M. Sherwin Bryce-Pease, qui est le Chef du Bureau de la South African Broadcasting Corporation auprès des Nations Unies à New York, a demandé aux intervenants de faire des suggestions sur les façons de rendre le Conseil plus efficace qu’il ne l’est déjà. 

Le Secrétaire général adjoint chargé du Département des stratégies et politiques de gestion et de la conformité, M. Guy Ryder, a estimé qu’il fallait plus de cohérence et moins de doublons dans les travaux de l’ECOSOC, un vœu d’ailleurs au centre d’ONU80 qui entend revisiter plus de 4 000 mandats confiés par les États Membres à l’Organisation.  

Pour M. Gilbert F. Houngbo, Directeur général de l’Organisation internationale du Travail (OIT), l’objectif majeur d’une quelconque réforme de l’OIT serait de parvenir à la justice sociale.  C’est d’ailleurs le mantra de l’OIT depuis sa création.  Concernant l’ECOSOC, il a dénoncé la lourdeur des délibérations : « parfois on essaye de se mettre d’accord sur une virgule pendant des jours, alors que les populations attendent des actions concrètes pour manger », a expliqué le Directeur général. 

Il faut donc rendre l’ECOSOC plus agile et proactif, a rebondi la Directrice exécutive adjointe du Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF).  Mme Kitty van der Heijden a rappelé qu’à peine le tiers des cibles des ODD en rapport avec les enfants est en cours de réalisation.  Mais elle a dit ne pas perdre espoir : c’est quand le système onusien est confronté aux pires difficultés qu’il est apte à se réinventer et s’améliorer. 

Une façon d’améliorer l’efficacité des organes est de renforcer leur synergie, a avancé à son tour le Secrétaire général adjoint de l’Union internationale des télécommunications (UIT), M. Tomas Lamanauskas en soulignant la progression marquante de la connectivité en 20 ans: alors qu’un milliard de gens étaient connectés à travers le monde en 2005, il y en a aujourd’hui 5 milliards.  La fracture numérique se réduit, mais il faut aller plus vite, a-t-il souhaité.  À ce propos, la Chine a appelé à la coopération dans le domaine du numérique et celui de l’intelligence artificielle qui sera au centre d’une conférence internationale sur la question la semaine prochaine à Shangaï. 

Les États Membres ont, chacun, saisi cette occasion pour mentionner leurs progrès ou difficultés à réaliser les ODD, comme l’Ouganda qui a avancé sur le plan de la gouvernance et qui compte désormais 34% de femmes au Parlement national, comme l’a souligné Mme Robinah Nabbanja, Première Ministre de l’Ouganda.  Le Secrétaire général du Conseil de planification nationale du Qatar a, lui, promis encore plus d’avancées au niveau multilatéral après le Sommet sur le développement social prévu en novembre prochain à Doha, au Qatar.  M. Abdulaziz bin Nasser bin Mubarak Al-Khalifa a précisé que l’ECOSOC aura un rôle majeur à jouer pour la mise en œuvre des conclusions du conclave de Doha. 

Revenant au rôle de l’ECOSOC, l’Afrique du Sud a reconnu la nécessité de le renforcer sur les trois dimensions du développement durable (économie-social-environnement), avant que l’Union européenne (UE) n’appelle à un système de développement plus coordonné et qui soit soumis à une évaluation encore plus poussée qu’avant. L’examen intergouvernemental de l’ECOSOC prévu l’an prochain devrait permettre de revitaliser l’organe onusien, dans un esprit de solidarité, a espéré l’UE. 

Insistant également sur le besoin de solidarité, la Colombie a relevé que le moment n’est pas propice à la polarisation, mais plutôt à la défense des ODD.  Le problème identifié par la Fédération de Russie est que l’ECOSOC s’écarte de ses mandats et se laisse engluer dans des idéologies artificielles.  Pourtant, notre prospérité future dépend d’une coopération multilatérale plus robuste, a suggéré l’Organisation internationale des employeurs.  Enfin, le Bangladesh a dénoncé des instances internationales comme le G20 qui s’arrogent le rôle de coordination de la gouvernance de l’architecture financière internationale, une fonction pourtant dévolue à l’ECOSOC.

Dialogue politique sur les tendances mondiales et leurs impacts futurs: mondialisation et coopération internationale dans un monde en évolution 

« L’ECOSOC a régulièrement attiré l’attention des États Membres sur les effets d’une mondialisation économique dérégulée, tant au sein des pays qu’entre eux, ainsi que sur ses impacts environnementaux », a rappelé M. Bob Rae, Président du Conseil économique et social (ECOSOC), en ouverture de ce dernier dialogue du débat de haut niveau 2025. 

La mondialisation a profondément évolué: sa forme, sa vitesse et sa portée géographique ont été amplifiées par les avancées technologiques, les choix politiques et les décisions économiques. De fait, de nombreux pays en développement ont grandement bénéficié de l’intégration économique au cours des trois dernières décennies tandis que le taux de pauvreté mondial a considérablement diminué. 

Cependant, a aussitôt repris le Président, « l’engagement politique fort des gouvernements en faveur de la mondialisation, notamment via la libéralisation des échanges, a cédé la place à une attitude plus réservée », sous l’effet de tensions géopolitiques croissantes, symbolisées par la multiplication des droits de douane et des mesures de rétorsion entre grandes puissances commerciales. 

Si ces fractures ne sont pas traitées, « cela pourrait porter un coup sévère au soutien des États à la coopération internationale et aux institutions multilatérales, dont dépend la mise en œuvre des ODD », a mis en garde M. Rae.  Il a appelé à réancrer la mondialisation dans le multilatéralisme, « dans le respect du principe de ne laisser personne de côté ». 

Modératrice du dialogue, Mme Elizabeth Cousens, Présidente-Directrice générale de la Fondation pour les Nations Unies, a reconnu les critiques actuelles sur la mondialisation.  « Que nous l’aimions ou non, elle a tiré des millions de personnes de la pauvreté », a-t-elle tempéré.  Si les pays en développement ont largement bénéficié de leur intégration économique dans l’espace mondial, les politiques sensées compenser ses effets négatifs ont pour autant été insuffisantes, et « certains individus ou entreprises détiennent aujourd’hui plus de pouvoir que des États entiers, ce qui complique la coopération internationale ». 

Le Programme 2030 constitue, selon les panélistes, le socle actuel pour une mondialisation plus équitable, inclusive et durable, même si ces outils sont sous pression, voire ouvertement menacés. Pour M. Suman Bery, Vice-Président de la National Institution for Transforming India (NITI Aayog), les institutions internationales créées après 1945 souffrent du désengagement progressif des acteurs qui les ont créées.  L’expert a dénoncé « l’effet domino du retrait de certains grands acteurs » et évoqué la nécessité de mécanismes de contrôle externes d’organisations telles que le Fonds monétaire international (FMI) ou l’Organisation mondiale du commerce (OMC), afin d’éviter leur politisation. 

M. Bery a également regretté que certaines institutions internationales soient perçues comme servant avant tout les pays riches. « Leur légitimité est érodée. L’universalité, hier une force, est aujourd’hui perçue comme un handicap. »  Il a pris l’Union européenne en exemple, elle qui, selon lui, privilégie les intérêts des plus petits de ses membres.  « L’ONU doit revenir aux fondamentaux de sa Charte et redevenir un rempart pour les États les plus vulnérables.  Même si des règles et des habitudes sont très ancrées en 80 ans d’existence, il est possible d’innover quelles que soient les difficultés », a conclu M. Bery. 

À sa suite, M. Mahmoud Mohieldin, Envoyé spécial de l’ONU pour le financement du Programme 2030, a estimé que ces institutions souffraient d’un mal simple: « le manque de cohérence ».  Le panéliste a aussi évoqué la montée des régionalismes et la multiplication des forums et plateformes régionales: cette dynamique est potentiellement utile si les régions coopèrent entre elles, mais préoccupante en cas de fragmentation. 

Mme Yuriko Koike, Gouverneure de Tokyo, a, elle, insisté sur la résilience nécessaire face aux incertitudes générées par la mondialisation, en faisant référence aux conséquences de la guerre en Ukraine ou de la pandémie de COVID-19.  « Nous devons pouvoir compter sur des engagements à long terme, la communauté internationale doit regarder au-delà de 2030 », a-t-elle commenté.  La Gouverneure de l’aire urbaine la plus densément peuplée au monde a également présenté la stratégie de développement durable de Tokyo, intégrant ODD, croissance, politique de l’emploi et lutte contre les changements climatiques.  Devant le recul du multilatéralisme à l’échelle des États, elle a prôné un « multilatéralisme des villes » comme « la nouvelle voie à suivre ». 

Enfin, Mme Rosemarie G. Edillon, Sous-Secrétaire du Département de l’économie des Philippines, s’est félicitée que son pays ait entamé sa seconde phase de transition démographique, ce qui promet l’arrivée de millions de jeunes actifs sur le marché de l’emploi.  Elle a cependant alerté sur les risques de décrochage de nombreux pays en regard aux technologies émergentes comme l’intelligence artificielle (IA), qui pourraient creuser les inégalités entre pays si elles restent financièrement inaccessibles pour ces derniers.  Comparant l’arrivée de l’IA à celle de « l’électricité il y a un siècle », elle a plaidé pour un accès abordable et inclusif à ces outils, vitaux pour l’avenir des jeunes générations des pays à revenu intermédiaire (PRI) qu’elle représente. 

Lors d’un bref dialogue avec les délégations, la Pologne a appelé l’ECOSOC a redoubler de cohérence et à insuffler un nouvel élan à ses efforts pour devenir « une plateforme incontournable » et un « chef de file » appuyant des financements et des partenariats novateurs, tandis que la Guinée équatoriale l’a appelé à consolider ses capacités techniques et institutionnaliser ses mécanismes.  L’ECOSOC, a confirmé l’Envoyé spécial de l’ONU pour le financement du Programme 2030M, pourrait jouer un rôle moteur et transformateur « s’il gagnait en visibilité ». 

Le Mexique a appelé le Conseil à se montrer à la hauteur des enjeux actuels en jouant un rôle central dans la coordination entre institutions, afin de donner davantage de place aux acteurs issus des pays en développement.  Il a plaidé pour une véritable volonté politique en vue de réinventer le système multilatéral face aux défis majeurs que sont les changements climatiques, les inégalités économiques et l’émergence des nouvelles technologies. 

Souhaitant un commerce plus dynamique et un développement inclusif conforme au Programme 2030, la Croatie s’est présentée comme un carrefour économique et culturel entre l’Europe et l’Asie, en particulier pour les marchandises asiatiques en transition vers le marché européen. 

Adoption de la déclaration ministérielle 

En fin de séance, l’ECOSOC a entériné par consensus et sous les applaudissements la déclaration ministérielle du débat de haut niveau (E/2025/L.16–E/HLPF/2025/L.1), adoptée hier par le forum politique de haut niveau.  Auparavant, le Royaume-Uni a une nouvelle fois tenté, sans succès, d’amender le libellé du paragraphe 48 sur l’ « accès sans entrave » aux produits de santé.  Sa tentative a été rejetée par 17 voix pour, 32 voix contre et zéro abstention. 

Tout en appelant à promouvoir les droits humains, des délégations telles que le Bangladesh, le Pakistan ou encore le Paraguay et la Fédération de Russie se sont une nouvelle fois montrées circonspectes quant à certains libellés, notamment celui relatif aux « formes multiples et intersectionnelles de discrimination » et celui sur la santé sexuelle et reproductive, tandis qu’Israël a répété ses critiques concernant le paragraphe 14, qui établit un lien entre paix, développement et autodétermination des peuples sous occupation. 

Estimant le Programme 2030 et les objectifs de développement durable contraires aux droits et aux intérêts du peuple américain, les États-Unis se sont dissociés de l’ensemble du document, préférant s’engager « pour les droits individuels ».  Dénonçant les initiatives « inclusives » contenues dans le texte, ils ont reproché au système onusien de tenter avec les ODD de réécrire les règles et de dicter les politiques commerciales des États.  Le droit au développement, ont-ils ajouté, hypothèque les droits individuels et sert à justifier des violations des droits humains.  Certains États font la promotion des ODD pour promouvoir leurs propres intérêts; il faut au contraire « lutter contre les cartels qui inondent nos rues de stupéfiants », a déclaré le représentant américain. 

Au nom du Costa Rica, de l’Irlande, de la Suède et d’autres délégations, le Mexique a défendu le bien fondé des ODD et ses promesses de ne laisser personne pour compte.  Le groupe a regretté « l’augmentation de la fragmentation politique, de la méfiance, de la remise en cause des fondements du droit international de manière inédite, de la politisation de certains processus et du rejet du consensus autour des ODD ». 

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