Le forum politique de haut niveau débat sur l’exploitation raisonnée des ressources marines, le renforcement des alliances et les bienfaits des initiatives locales
L’objectif de développement durable n°14 (ODD 14), qui constitue le cadre mondial pour la conservation et l’exploitation durable des océans, des mers et des ressources marines, a monopolisé les discussions, au matin du quatrième jour du forum politique de haut niveau sur le développement durable, organisé par le Conseil économique et social (ECOSOC). Deux autres discussions se sont tenues dans l’après-midi: l’une sur l’alignement des processus mondiaux grâce au multilatéralisme, l’autre sur la transformation à opérer pour réaliser le développement durable en partant du niveau régional.
L’ODD 14, un objectif central, encore négligé
Près d’une décennie après l’adoption du « Programme de développement durable à l’horizon 2030 », l’ODD 14 demeure l’un des objectifs les plus sous-financés et les moins avancés, ont rappelé les participants. « Malgré son importance cruciale, l’ODD 14 fait face à des menaces importantes telles que la surexploitation, la pollution et les changements climatiques », a ainsi déclaré M. Lok Bahadur Thapa, Vice-Président de l’ECOSOC, en ouverture de la table ronde.
Une vidéo diffusée en introduction a illustré les nombreux périls pesant sur les écosystèmes marins: acidification des océans, surpêche, blanchissement des coraux. Ces défis frappent d’abord les communautés côtières vulnérables, en particulier les petits pêcheurs.
Des interventions ont souligné l’urgence d’agir à travers des stratégies inclusives, fondées sur la science, en insistant sur l’importance des partenariats et des financements innovants. Mme Elizabeth McLeod, Directrice l’organisation The Nature Conservancy’Global Ocean, a rappelé que les océans génèrent chaque année 3 000 milliards de dollars et représentent quelque 30 millions d’emplois, afin de souligner l’incohérence entre ce potentiel économique énorme et le niveau actuel d’investissement, malgré l’adoption de cadres importants, tels que l’Accord sur la biodiversité des îles du Pacifique ou le Cadre mondial de Kunming-Montréal pour la biodiversité.
Mme McLeod a dénoncé un dilemme tragique pour les pays surendettés: choisir entre rembourser leur dette ou préserver leurs océans. Son organisation promeut un mécanisme de conversion de dette en programme de conservation nationale, qui a permis de refinancer 1,5 milliard de dollars de dette souveraine et de mobiliser 535 millions de dollars pour la protection des océans dans des pays comme les Seychelles, le Belize, le Gabon et les Bahamas.
Au nom de l’Alliance des petits États insulaires (AOSIS), les Palaos ont rappelé que les obstacles majeurs rencontrés par les petits États insulaires en développement (PEID) sont directement liés au manque de financement. Celui-ci se traduit par des défaillances dans l’application des lois, des lacunes technologiques et un potentiel économique inexploité. L’AOSIS a plaidé pour une intensification des efforts en matière de surveillance maritime. En écho, Mme McLeod a notamment évoqué le recours aux radars, à l’intelligence artificielle et aux systèmes électroniques pour détecter les pratiques de pêche illicites.
Cette pêche illégale, non déclarée et non réglementée demeure un fléau en raison du manque d’expertise et de capacités techniques dans les pays concernés. L’AOSIS a donc appelé la communauté internationale à renforcer son soutien pour bâtir des infrastructures modernes, soutenir l’innovation, et créer des pôles technologiques en lien avec la gouvernance océanique.
Mme Editrudith Lukanga, Secrétaire générale du réseau des femmes africaines transformatrices et commerçantes de poisson, a mis en lumière le rôle central des femmes dans la pêche artisanale, rôle pourtant souvent ignoré dans les politiques nationales. Dénonçant l’application fragmentée des recommandations onusiennes, l’absence de dispositions foncières adaptées et le sous-financement chronique des organisations de femmes, elle a plaidé pour une meilleure intégration des femmes dans les processus décisionnels ainsi que pour des politiques équitables, soutenues par des données ventilées et des dispositifs juridiques adaptés.
La Finlande, par la voix de M. Mika Poutala, son Ministre de la jeunesse, des sports et de l’activité physique, a plaidé pour une ratification rapide de l’Accord sur la biodiversité marine au-delà des juridictions nationales (« BBNJ ») et une mise en œuvre effective de ses dispositions. Le Ministre a également soutenu l’adoption, d’ici à août 2025, d’un traité mondial juridiquement contraignant sur la pollution plastique. En parallèle, le Ministre finlandais a souligné la nécessité d’agir contre les sources terrestres de pollution, en citant les mesures prises par son pays pour réduire le ruissellement agricole.
« Nous n’avons pas assez écouté les scientifiques, ce n’est que trop récemment que nous avons intégré le lien entre océan et climat », lui a répondu en écho M. Charles Tellier, adjoint de l’Envoyé spécial de la France pour la troisième Conférence des Nations Unies sur l’Océan, avant de se féliciter du tournant amorcé à Nice.
Le Suriname a appelé à renforcer « l’interface science-politique-société ». Son plan de gestion des pêches et sa stratégie nationale pour les mangroves reposent sur une gouvernance inclusive, « intégrant les savoirs autochtones, la recherche, les collectivités locales et les décideurs ». Le pays a néanmoins pointé plusieurs obstacles: lenteur dans l’adoption des lois, faible application des normes existantes, pollution terrestre et activités extractives non durables, comme l’exploitation du sable. Le Suriname a profité du forum pour annoncer une nouvelle législation sur l’aquaculture et le renforcement des mécanismes de lutte contre la pêche illégale.
Les océans sont aussi les victimes silencieuses des conflits armés: l’Ukraine, qui a rappelé son engagement en faveur de la préservation des écosystèmes marins, a souligné qu’avant l’invasion russe à grande échelle de son territoire, elle avait réussi à protéger 6% de ses côtes, dont 30% étaient classées comme essentielles pour la biodiversité mondiale. Depuis 2022, la guerre a gravement compromis ces efforts. L’occupation de certaines zones a paralysé les actions de conservation et entraîné des destructions environnementales majeures, notamment des marées noires dans le détroit de Kertch, des activités minières et la disparition de dauphins.
Dans une intervention remarquée, Mme Sophika Kostyniuk, Directrice générale de l’Aquatic Life Institute, a mis en lumière un enjeu souvent négligé: le bien-être des animaux marins. Elle a dénoncé les pratiques de pêche destructrices telles que le chalutage de fond, qui non seulement provoquent des souffrances animales, mais gaspillent des ressources alimentaires précieuses et relâchent d’importantes quantités de carbone. « Ces pratiques inhumaines doivent disparaître », a-t-elle plaidé.
Enfin, la reconstitution en cours du Fonds pour l’environnement mondial (FEM) a été présentée par la Finlande comme une occasion cruciale d’investir davantage dans la protection des eaux internationales et la lutte contre la pollution marine.
Renforcer les alliances pour la mise en œuvre des ODD: engagement multipartite pour le Programme 2030
Cette discussion, qui a eu lieu en début d’après-midi, a réuni un large éventail d’acteurs afin d’examiner les moyens de renouveler et renforcer le multilatéralisme pour concrétiser les engagements du Programme 2030. Elle a été l’occasion de mettre l’accent sur le rôle de la société civile et des autres parties prenantes dans la promotion d’actions concrètes notamment en ce qui concerne l’ODD 5 (égalité entre les sexes), l’ODD 3 (bonne santé et bien-être) et l’ODD 8 (travail décent et croissance économique), actuellement soumis à un examen approfondi au cours de cette session du forum politique de haut niveau.
En début de séance, le Président de l’ECOSOC, M. Bob Rae (Canada), a présenté un manuel qui décrit les rapports de travail entre l’ONU et la société civile. La modératrice a expliqué que c’est le fruit d’une collaboration tripartite entre le Bureau du Président de l’ECOSOC, le Secrétariat des Nations Unies et les organisations de la société civile. Mme Rashima Kwatra a précisé que l’élaboration du manuel a été piloté de bout en bout par la société civile et le Secrétariat. Le manuel, qui présente le rôle de la société civile, explique comment elle peut mieux coopérer avec l’ONU pour un multilatéralisme plus inclusif.
Un travail plus inclusif de la communauté internationale pourrait aussi permettre de mieux lutter contre le VIH/sida, a souligné Mme Winnie Byanyima, Directrice exécutive d’ONUSIDA. « La quatrième Conférence internationale sur le financement du développement, à Séville, fut chaude, non seulement par les températures ambiantes, mais également par les engagements pris pour financer le développement », a relevé Mme Nyaradzayi Gumbonzvanda, Directrice exécutive adjointe à ONU-Femmes. Elle a mis en avant le rôle des mouvements féministes en vantant leur dynamisme à travers le monde, qui a permis à la communauté internationale de prendre davantage en compte la voix des ostracisées.
Séville a aussi permis à la société civile de donner de la voix, a renchéri M. Sergio Colina Martín, Directeur général pour les politiques de développement durable au Ministères des affaires étrangères de l’Espagne. Le multilatéralisme ne se limite pas à la diplomatie, il concerne aussi la dignité des travailleurs du monde entier, et les syndicats sont là pour le rappeler, a indiqué pour sa part Mme Zingiswa Losi, Présidente du Congress of South African Trade Unions (COSATU). La syndicaliste a précisé que les combats des syndicats passent en priorité par le dialogue social.
Le dialogue social est un objectif stratégique fondamental de l’Organisation internationale du Travail (OIT), a enchaîné son représentant. Le dialogue social est à la fois un moyen de réaliser le progrès social et économique et une fin en soi, a-t-il avancé. Il a indiqué que l’OIT ne se contente pas de prôner un multilatéralisme inclusif. « C’est notre façon de fonctionner et c’est inscrit dans notre ADN », a-t-il lancé.
Revenant au multilatéralisme, Mme Amanda Rives, Directrice principale à Global Humanitarian Advocacy for World Vision, a rappelé que le multilatéralisme est le fondement de la paix et de la liberté; c’est aussi un soutien crucial pour agir en faveur des plus vulnérables. Parmi ces populations vulnérables, les transgenres sont discriminées, s’est plainte Mme Best Chitsanupong Nithiwana, de l’organisation GATE. Elle a évoqué son histoire de transgenre dans une Thaïlande où sa vie n’a pas été facile du fait de son statut.
La Norvège a appelé à mieux entendre les jeunes qui sont l’avenir mais aussi le présent. Les jeunes doivent avoir leur mot à dire sur toutes les conversations en rapport au développement durable. C’est ce que fait déjà le Burkina Faso qui a décidé de miser sur la formation des jeunes et des femmes aux métiers verts et à la gestion locale, a témoigné la délégation. Malgré tous ces appels à l’inclusion, une représentante d’ONG s’est désolée qu’elle ne se concrétise pas dans ces réunions de l’ONU. « Nous en avons assez que l’on évoque les parties prenantes alors que les gouvernements ne financent pas la participation de la société civile au forum politique », s’est-elle indignée.
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