Forum politique de haut niveau: « la voie vers 2030 est en train de se rétrécir », prévient la Vice-Secrétaire générale à l’ouverture de la session
« La voie vers 2030 est en train de se rétrécir et les décisions que nous prenons maintenant définiront les trajectoires du développement dans les décennies à venir », a prévenu ce matin la Vice-Secrétaire générale de l’ONU, Mme Amina Mohammed, alors que s’ouvrait l’édition 2025 du forum politique de haut niveau sur le développement durable, placé sous les auspices du Conseil économique et social (ECOSOC).
Ce conclave annuel intervient alors qu’il ne reste que cinq ans pour atteindre les objectifs de développement durable (ODD) fixés il y a 10 ans. La date butoir de 2030 devrait en effet marquer la fin d’un délai de 15 ans que la communauté internationale s’est donné pour réaliser le Programme de développement durable à l’horizon 2030, qui comprend 17 objectifs assortis de 137 cibles.
La session se déroule du 14 au 18 juillet, avec notamment la présentation par 37 pays de leurs examens nationaux volontaires, et sera suivie d’un débat ministériel conjoint avec l’ECOSOC, du 21 au 24 juillet. Le thème de la session est le suivant: « Promouvoir des solutions durables, inclusives, fondées sur la science et des données probantes pour le Programme 2030 et ses ODD afin de ne laisser personne de côté ».
Ces « solutions durables », Mme Mohammed les a appelées de ses vœux car elles permettront de relever les défis constants et de tirer vers le haut les 800 millions de personnes vivants dans la pauvreté extrême, les 2 milliards vivant sans accès à l’eau potable salubre, les 2,3 milliards souffrant d’insécurité alimentaire, les 3,4 milliards privés d’accès à des sanitaires adéquats, ainsi que les très nombreux groupes marginalisés (femmes, agriculteurs, peuples autochtones) qui ne sont pas équipés pour faire face aux chocs.
Il reste toutefois des raisons d’espérer, a-t-elle rassuré, concernant l’accès à des sanitaires adéquats ou l’éducation des jeunes, par exemple. En évoquant le Pacte pour l’avenir, adopté en septembre 2024, elle a rappelé que le monde s’était uni autour d’un accord mondial ambitieux pour relever les défis structurels et augmenter l’inclusivité. Un Pacte qui fait fond sur les engagements existants et qui trace un cap audacieux pour revitaliser le multilatéralisme.
Mme Mohammed n’a pas manqué non plus de rappeler les fruits de la quatrième Conférence internationale sur le financement du développement, qui s’est achevée à Séville il y a 10 jours. Un rendez-vous qui a permis à la communauté internationale d’avancer sur les solutions aux problèmes de la dette et sur la nécessaire restructuration de l’architecture financière internationale.
« La vérité, c’est que les attentes sont très élevées, que la confiance s’érode et que les crises s’aggravent partout », a-t-elle constaté, avant d’inviter ce forum à « corriger le tir ». La Vice-Secrétaire générale a décrit le forum politique comme un espace pour donner davantage d’élan, partager les pratiques optimales, approfondir les partenariats et renouveler les ambitions collectives pour garantir la réalisation des ODD. Et selon elle, « les droits humains doivent être au cœur de tout ce que nous faisons ».
M. Lok Bahadur Thapa (Népal), Vice-Président du Conseil économique et social, s’exprimant au nom du Président de l’ECOSOC, a aussi dit son inquiétude face au peu, voire l’absence, de progrès dans la réalisation des ODD. Seuls 17% de ces objectifs ont progressé, tandis que d’autres stagnent, voire reculent, a-t-il constaté. Dans le même temps, a-t-il dit, le déficit de financement annuel pour parvenir au développement durable dépasse désormais les 4 000 milliards de dollars.
Afin de remettre les ODD sur les rails, il a appelé à un engagement renouvelé en faveur du multilatéralisme et d’actions coordonnées fondées sur la confiance, l’harmonie et la solidarité. Cela permettra selon lui de relancer la dynamique et d’honorer les engagements communs. Le Vice-Président a souligné la nécessité de faire entendre la voix des personnes marginalisées, en particulier des femmes, des jeunes et des communautés vulnérables, dont la participation est essentielle à l’élaboration de solutions efficaces.
Un autre Vice-Président de l’ECOSOC, M. Anatolio Ndong Mba (Guinée équatoriale), a porté, à travers une vidéo, les messages issus des discussions du débat du Conseil consacré aux questions de coordination, tenu en février. Ces messages et appels ont trait à l’action climatique, la durabilité environnementale et la résilience (l’axe obligé de tous les agendas politiques), l’investissement dans les personnes par l’inclusion et le respect des êtres humains, l’indispensable réforme de l’architecture financière mondiale, la transformation numérique inclusive guidée par des données fiables, et, enfin, l’intégration transversale de la prospective stratégique et de la planification à long terme dans les travaux de l’ECOSOC et des entités onusiennes pertinentes.
En début de séance, une courte vidéo a été diffusée afin de marquer le dixième anniversaire de l’adoption du Programme 2030 et de ses 17 ODD. Cette production réalisée par l’Institut international du développement durable a mis en lumière l’adoption historique du Programme 2030, ainsi que les progrès et les défis rencontrés depuis. Dans cette même veine, au cours de ce forum politique, les délégations vont procéder à un examen approfondi de l’ODD 3 sur la santé et le bien-être, de l’ODD 5 sur l’égalité des sexes, de l’ODD 8 sur le travail décent et la croissance économique, de l’ODD 14 sur la vie aquatique et de l’ODD 17 sur les partenariats pour la réalisation des objectifs.
En début de session, l’ECOSOC a adopté l’ordre du jour provisoire et la documentation du forum. Après l’ouverture, elle a entamé ses travaux de 2025 par un débat sur la mobilisation des financements et de la science, la technologie et l’innovation en faveur des ODD.
Le Vice-Président de l’ECOSOC, M. Thapa, a invité les participants, présents et en ligne, à se joindre aux discussions en utilisant les hashtags #HLPF et #ODD, afin de partager leurs idées, poser des questions et « contribuer à façonner notre avenir ».
Atteindre les ODD en mobilisant les financements et les STI (science, technologie et innovation)
Après la session d’ouverture du forum politique, les travaux ont débuté par une réunion sur le thème « Débloquer les moyens de mise en œuvre: mobiliser des financements, ainsi que la science, la technologie et l’innovation, pour les ODD ».
Avant d’entamer la discussion, le Secrétaire général adjoint aux affaires économiques et sociales a présenté le rapport (E/2025/62) du Secrétaire général sur les progrès accomplis dans la réalisation des ODD (objectifs de développement durable). M. Li Junhua a noté que le principal constat de ce rapport est que seulement 35% des 137 cibles des ODD sont en bonne voie d’être atteintes ou ont fait des progrès modérés. Les progrès accomplis quant à 47% des cibles sont insuffisants et, pour 18% d’entre elles, les progrès ont été inversés par rapport au niveau de référence de 2015.
Ces constats laissent voir qu’il est urgent d’accélérer les efforts, a souligné d’emblée le modérateur de ce segment, M. Claver Gatete qui est Secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique et Coordonnateur des commissions régionales. Des efforts pourraient être accentués dans l’innovation, a par exemple proposé M. Robert Kirkpatrick, Président du Conseil d’administration de United Cities Foundation. Il a fait remarquer que les villes intelligentes sont désormais légion et qu’elles sont à la pointe de l’innovation. Le problème est de ne pas pouvoir facilement partager ces innovations entre ces villes initiatrices et les autres, a-t-il déploré.
Il faut partager également les données et les produits de la science afin d’en faire véritablement un bien public mondial, a plaidé à son tour M. Robbert Dijkgraaf, Président du Conseil international des sciences, qui a de plus invité à mener les recherches de manière interdisciplinaire. Il a en effet regretté que trop de recherches soient poursuivies de manière cloisonnée, d’une part, et n’associent pas les bénéficiaires que sont les populations, d’autre part. La Recteure de l’Université fédérale du Rio Grande do Sul au Brésil, Mme Marcia Barbosa, a tout simplement demandé à la communauté scientifique de se tenir prête à accompagner les décideurs dans la mise en œuvre des ODD. Elle a d’ailleurs rappelé que les données scientifiques n’ont jamais été aussi importantes pour la mise en œuvre des objectifs de développement.
À côté des scientifiques, le secteur privé est prêt à accompagner les actions des gouvernements, a assuré de son côté la Sous-Secrétaire générale Sanda Ojiambo, qui est Présidente du Conseil d’administration et Directrice générale du Pacte mondial des Nations Unies. Elle a expliqué que le secteur privé est à l’avant-garde des investissements pour l’innovation. Les ODD sont des programmes publics qui doivent d’abord être financés par des ressources publiques avant de quêter les ressources du secteur privé, a tempéré Mme Emilia Reyes de l’ONG Equidad de Genéro. Elle a d’ailleurs regretté qu’à Séville, lors de la quatrième Conférence des Nations Unies sur le financement du développement, c’est le statu quo qui a été ratifié. Selon elle, « c’est une stratégie vouée à l’échec ».
Il faut déjà, avant d’inviter le secteur privé, que les pays développés allouent 0,7% de leur revenu national brut à l’aide publique au développement (APD), a également demandé un groupe de plusieurs ONG qui ont insisté sur le bien-fondé d’investir dans la société civile. L’innovation et le financement sont les deux atouts majeurs, a résumé M. Fahad Al-Sulaiti, Directeur général du Fonds du Qatar pour le développement.
Sans oublier que les ODD ne peuvent être réalisés si les membres de ce groupe sont exclus des politiques de développement, a rappelé le Groupe des amis des LGBTQI, par la voix de la Finlande. Le grand groupe des femmes a aussi tiré la sonnette d’alarme face à l’insuffisance de l’égalité des genres, un objectif aujourd’hui en danger. La France a plaidé justement pour des outils permettant de lutter contre les inégalités, notamment dans le domaine du numérique.
Revenant à la question centrale du financement, la Fédération de Russie a souhaité que l’on parvienne à un système financier international plus durable et plus fiable. Un avis partagé par la République dominicaine qui a émis de ses vœux une architecture financière internationale plus juste et qui appuie les efforts de transformation institutionnelle des États les plus vulnérables.
La réalisation de l’ODD 3 (santé et bien-être) passée en revue
Assurer une vie saine et promouvoir le bien-être à tous les âges, à l’échelle mondiale, ne sera visiblement pas pour demain: le forum politique de haut niveau a fait ce constat, cet après-midi, en examinant les progrès accomplis, ou plutôt restants à faire, sur le troisième objectif de développement durable (ODD 3), comme l’a dit lui-même M. Lok Bahadur Thapa, Vice-Président de l’ECOSOC. « Malgré les avancées scientifiques et technologiques majeures, aucune des cibles de l’ODD 3 n’a été atteinte et les tendances actuelles montrent que nous ne sommes pas sur la voie d’en atteindre une seule », a déclaré le Vice-Président.
En effet, a-t-il poursuivi, des « mégatendances », telles que les changements climatiques, la pollution atmosphérique, la perte de biodiversité ou encore les crises humanitaires et démographiques constituent autant d’entraves aux progrès vers une couverture sanitaire universelle et l’amélioration du bien-être.
Fort d’un état des lieux très détaillé, le Directeur de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), M. Werner Obermeyer, a rappelé que malgré des succès notables, tels que la réduction historique de la mortalité infantile et maternelle, ou encore l’élimination de maladies tropicales négligées dans plusieurs pays, les progrès pour l’accomplissement de l’ODD 3 demeuraient inégaux et menacés de toutes parts. Plus de 4,5 milliards de personnes n’ont toujours pas accès à des soins essentiels. M. Obermeyer a cité, entre autres obstacles, les inégalités économiques croissantes, la désinformation généralisée et la stagnation des financements. Pour redresser la barre, l’OMS a appelé les délégations à investir dans des interventions à fort impact, à renforcer les systèmes de surveillance sanitaire, ainsi qu’à garantir la résilience des structures face aux chocs mondiaux.
Signe concret d’un découplage entre pays, le Suriname, après avoir souligné ses progrès réalisés dans la prévention du diabète et de l’hypertension, a évoqué la problématique persistante de la fuite des cerveaux de son territoire qui compromet la résilience et la consolidation de son système de santé.
Plusieurs États, à l’instar du Mexique, ont souligné le besoin urgent de repenser en profondeur l’architecture financière internationale afin de garantir des financements durables, équitables et efficaces au service de la santé publique. À titre national, le Mexique a particulièrement mis en avant son modèle de financement innovant. Il inclut des obligations souveraines liées aux ODD, ainsi qu’une « taxonomie durable » mise en place en 2023 et dont le pays est particulièrement fier, puisqu’il est un « exemple d’alignement stratégique entre investissement public, justice sociale et transition écologique ».
Les thèmes de l’accès équitable aux soins et de la réduction des inégalités ont fortement dominé les échanges. Selon les chiffres de l’OMS, l’accès à une couverture sanitaire universelle (CSU) a atteint un plafond de verre: 4,5 milliards de personnes sont toujours privées de services de santé essentiels et 2 milliards sont confrontées à des difficultés financières, en raison des frais de santé restant à leur charge. Pour M. Obermeyer, il est absolument nécessaire d’investir stratégiquement dans des interventions à fort impact, de remédier aux inefficacités et d’aligner les investissements sur les objectifs de santé à long terme, afin de créer un système de financement capable d’assurer la CSU à toutes et tous ainsi que de répondre aux chocs de répercussion mondiale, y compris les urgences sanitaires.
La Suisse et la Finlande ont alerté sur les effets néfastes des coupes budgétaires massives dans la coopération au développement, en particulier sur les services de santé sexuelle et reproductive, ainsi que sur la vaccination et la lutte contre les maladies « négligées ». Ces réductions fragilisent les pays à faible revenu et aggravent les inégalités sanitaires. La Tchéquie a, elle, rappelé l’importance d’un accès effectif aux droits sexuels et reproductifs comme levier essentiel d’amélioration de la santé maternelle et infantile, en mettant en avant son programme humanitaire « Medevac », actif depuis plus de 30 ans, bénéficiant aux pays à très faible revenu ou en conflit tels que l’Afghanistan, l’Iraq, le Cambodge ou encore la Libye.
Dans le même esprit que la Tchéquie, la Fédération de Russie et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ont chacune mis en avant leurs initiatives de coopération, que ce soit par la formation médicale gratuite de professionnels étrangers fournie par la Russie ou le programme de l’AIEA intitulé « Rayons d’espoir » qui offre un traitement contre le cancer dans les pays en développement. L’AIEA a rappelé qu’elle a déjà soutenu plus de 90 pays et formé plus de 100 professionnels de santé via ce programme.
Pour élargir le débat, l’Uruguay a insisté sur la nécessité d’une approche communautaire, interdisciplinaire et fondée sur les droits humains en matière de santé mentale, rompant avec le modèle strictement biomédical. Le pays ne ménage pas ses efforts pour élargir l’accès aux soins psychologiques, notamment pour les jeunes. Le pays a aussi présenté ses politiques pionnières de lutte antitabac, un combat aussi évoqué par la Russie, qui s’est félicitée que la consommation de tabac avait diminué de 23% dans le pays au cours des cinq dernières années.
De nombreux intervenants ont aussi plaidé pour une coopération accrue entre États. Le panéliste Ibrahim Abubakar, professeur d’épidémiologie et doyen de la Faculté des sciences de la santé des populations à l’University College London, a souligné que « la santé se détermine par bien plus que de simples pilules ». Il appelait par cette formule à une approche intergouvernementale beaucoup plus holistique et ambitieuse, qui intégrerait droit au logement et à l’éducation, droit des migrants, investissements dans la résilience climatique et financements adéquats. M. Abubakar a défendu un multilatéralisme plus inclusif où les communautés, y compris les plus marginalisées, seraient actrices à part entière de leurs systèmes de santé.
Les liens étroits entre santé humaine et dégradation de l’environnement ont aussi été mis en avant par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE): la perte de biodiversité, la pollution, les déchets complexes et toxiques représentent non seulement des menaces écologiques, mais également de graves risques sanitaires, augmentant la vulnérabilité des populations et alourdissant le fardeau économique sur les systèmes de santé. Un constat partagé par le Directeur de l’OMS, M. Obermeyer a en effet rappelé que la propagation des zoonoses, ces maladies transmissibles de l’animal à l’être humain, a mis en évidence la nécessité d’une coopération mondiale accrue. Le constat est le même concernant les germes résistants aux médicaments antimicrobiens, les maladies touchant les animaux d’élevage ainsi que les maladies à transmission vectorielle.
Ce besoin de coopération accrue, en incluant tous les acteurs, a été souligné à son tour par la Fédération internationale des associations d’étudiants en médecine (IFMSA) qui a plaidé avec force pour une plus grande reconnaissance du rôle des jeunes dans l’élaboration des politiques de santé. Elle a réclamé la création de groupes consultatifs formels de jeunesse dans les instances décisionnelles, ainsi qu’un soutien financier plus solide pour les initiatives menées par des jeunes et des communautés locales. La participation des jeunes, selon elle, ne doit pas être symbolique, mais structurelle, incarnant un changement de paradigme vers une gouvernance plus inclusive et transformatrice.
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