Conférence de Séville: convergence de vues autour de la nécessité d’une architecture de la dette souveraine axée sur le développement
SÉVILLE, ESPAGNE, le 2 juillet -- La cinquième table ronde du sommet de Séville a visé à remédier au « dilemme inacceptable » dans lequel se trouvent de nombreux pays en développement, selon l’expression du Président du Sénégal, M. Bassirou Diomaye Diakhar Faye, qui la coprésidait. Ces derniers sont contraints d’affecter des ressources financières, par définition limitées, au service de la dette au détriment de leurs priorités de développement.
Le Président du Gouvernement de l’Espagne, M. Pedro Sánchez Pérez-Castejón, a souligné l’existence d’un consensus autour du poids de la dette, qui « étrangle » bon nombre de pays. « Lorsque la dette est bien gérée, elle est un instrument de développement, lorsqu’elle est mal gérée, elle creuse la pauvreté », a tranché M. Sánchez, qui coprésidait cette discussion.
« Le service de la dette nous étrangle et nous empêche de répondre aux chocs extérieurs », a appuyé M. Gaston Browne, Premier Ministre d’Antigua-et-Barbuda. Il a jugé essentiel de promouvoir des prêts libellés en monnaie locale, tant les fluctuations du taux de change peuvent être préjudiciables. Il s’est félicité du consensus autour de l’indice de vulnérabilité multidimensionnelle et a plaidé pour un cadre de notation des pays plus souple. « Nous devons urgemment résoudre le défi de la dette. »
La responsabilité des créanciers a été mise en évidence par M. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, « car ce sont eux qui sont censés avoir une connaissance fine des risques ». La dette ne doit pas être une contrainte, a-t-il ajouté en notant que le système actuel ne fait qu’exacerber les crises de la dette souveraine. Il n’y a pas assez de tribunaux pour connaître de la restructuration des dettes souveraines alors que c’est le cas au niveau national, a-t-il affirmé. « Le fardeau ne doit pas peser sur les pays. »
Pour M. Stiglitz, les agences de notation exagèrent souvent les risques pour les pays en développement. Il a fustigé le comportement de créanciers privés. Il a également indiqué, contrairement à ce que disent certains acteurs, que le système commercial multilatéral a profité principalement aux États-Unis et aux pays occidentaux. « Cette conférence nous permet d’envoyer un message d’optimisme et de confiance. »
Des critères d’éligibilité aux prêts concessionnels inadaptés
Il nous faut redéfinir la soutenabilité de la dette, a proposé pour sa part la Ministre des finances de la Tunisie, Mme Michket Slama Khaldi, en faisant remarquer qu’une dette est soutenable si elle permet d’offrir de la richesse. Le niveau d’endettement de la Tunisie a été stabilisé à 80% de son PIB, a-t-elle annoncé. Pour la Ministre, il faut également prendre pleinement en compte les priorités de développement, en particulier l’emploi des jeunes. Les flux d’endettement doivent être dirigés vers des projets structurants, non pas financer le fonctionnement de l’État. À son avis, les critères d’éligibilité aux prêts concessionnels restent inadaptés, ce qui l’a poussée à demander que la vulnérabilité climatique et sociale des pays, entre autres, soit prise en compte. La dette ne doit pas être une contrainte mais un instrument de transformation stratégique, a tranché la Ministre.
De son côté, M. Lejeune Mbella Mbella, Ministre des relations extérieures du Cameroun, a souligné le poids du service de la dette pour son pays. La dette est une planche de salut mais aussi une menace pour la stabilité économique, a-t-il reconnu. « Nous menons une stratégie d’endettement à moyen terme en nous concentrant sur le financement concessionnel. » Le Ministre a mentionné le besoin urgent d’un système international plus favorable aux pays émergents et s’est dit en faveur d’une augmentation des droits de tirage spéciaux (DTS). Il a aussi suggéré l’adoption d’une nouvelle méthodologie de notation des pays qui prenne en compte leurs vulnérabilités.
Le poids insoutenable de la dette a également été souligné par M. Axel van Trotsenburg, du Groupe de la Banque mondiale: 40% du budget de nombreux pays parmi les plus vulnérables est consacré au paiement du service de la dette, au lieu d’investissements dans les infrastructures ou la santé. Avec le Fonds monétaire international (FMI), nous accélérons les processus de restructuration de la dette, a-t-il dit. « Il faut agir plus rapidement dans ces processus, qui devraient être achevés en 12 mois, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. » La base fiscale devrait par ailleurs être élargie. L’intervenant a plaidé pour des mécanismes novateurs, notamment des échanges de dette. Il a également noté l’obsolescence de la classification des pays selon le seul PIB. Enfin, il a demandé une totale transparence sur le niveau d’endettement des pays.
Un système de la dette devant refléter la logique des marchés et la logique humaine
Il faut faire mieux de manière individuelle et collective, a invité M. Rémy Rioux, Président de l’Agence française de développement, en demandant d’aider plus efficacement les pays aux prises avec une crise de la dette. Il a appuyé les clauses de suspension de la dette en raison d’un choc climatique.
M. Jay Collins, Vice-Président de Citigroup, a appelé à une simplification des procédures de restructuration de la dette. « Contrairement aux affirmations de nombreux orateurs, une annulation de la dette est une mauvaise solution car cela sape la confiance et diminue les flux de financement », a-t-il tranché en reconnaissant n’avoir pas été à la hauteur des engagements pris à Addis-Abeba. « Faisons de Séville un tremplin pour l’action! »
Lors du débat qui a suivi, le Vice-Président du Botswana a lui aussi dénoncé un « paradoxe injuste ». « On nous demande d’édifier des économies résilientes et de combattre les changements climatiques tout en étant lestés d’une dette écrasante. » Avec l’explosion du service de la dette, la situation est devenue intenable, a-t-il dit, en pointant les risques élevés d’insolvabilité. Le système de la dette doit refléter la logique des marchés mais aussi la logique humaine, a-t-il dit, appuyé notamment par la Sierra Leone et Cuba. Estimant que le système actuel de la dette vise à faire échouer les pays en développement, Cuba s’est dite en faveur de l’annulation de la dette des pays les plus vulnérables et d’une suspension en cas de choc climatique.
Une position pleinement partagée par le Ministre d’État des affaires étrangères des Palaos, qui a indiqué que la dette de son pays ne découle pas d’une mauvaise gestion mais des conséquences des changements climatiques. Le Ministre des finances et du développement du Zimbabwe a, lui, rappelé que le service de la dette est un poste budgétaire plus important que celui de l’éducation ou de la santé. Le service de la dette absorbe 44% des recettes fiscales, a renchéri le Ministre de l’économie et des finances du Mali. Ce dernier a également plaidé pour une orientation de l’endettement vers des projets structurants à haute valeur ajoutée. Enfin, le Ministre des finances du Burundi et le Ministre des finances de la République centrafricaine -pays qui consacre 33% de son budget au service de la dette- ont tous deux plaidé pour des clauses de suspension de la dette en cas de chocs exogènes.
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