10057e séance – matin   
CS/16239

Ukraine: alors que se profile un quatrième hiver de guerre, Européens et Russes se renvoient la responsabilité de la poursuite des hostilités

À la demande du Danemark, de la France, de la Grèce, de la Slovénie et du Royaume-Uni, pays auxquels s’est jointe la République de Corée, le Conseil de sécurité a tenu, ce matin, une nouvelle séance d’information sur l’Ukraine, en raison de l’intensification des attaques russes contre la population civile et les infrastructures critiques de ce pays, qui, malgré l’activité diplomatique actuelle, s’apprête à vivre un quatrième hiver de guerre.

Présidée par Mme Tanja Fajon, Vice-Première Ministre et Ministre des affaires étrangères et européennes de la Slovénie, cette réunion a essentiellement vu les différentes délégations européennes et la Fédération de Russie se renvoyer la responsabilité de la poursuite des hostilités. 

Exprimant un « optimisme prudent » quant aux efforts de paix en cours, Mme Kayoko Gotoh, chargée de l’Europe et de l’Asie centrale au Département des affaires politiques et de consolidation de la paix et des opérations de paix, n’a pu que constater qu’à l’approche des fêtes de fin d’année, les civils ukrainiens se préparent à clore 2025 « sans cessez-le-feu et avec des perspectives incertaines quant à une paix durable ». 

Un quatrième hiver « sous les tirs et dans l’obscurité »

Sur le plan humain, la haute fonctionnaire a noté que cette année a été l’une des plus meurtrières pour le peuple ukrainien, le nombre de victimes civiles entre janvier et novembre ayant été supérieur de 24% à celui de la même période en 2024.  Ces chiffres continuent d’augmenter du fait de la montée en puissance des frappes russes à travers l’Ukraine, a-t-elle déploré, avant de dénoncer les attaques systématiques ciblant les infrastructures énergétiques ukrainiennes, qui menacent de priver des millions de personnes de chauffage, d’eau et de transports publics en plein hiver.  Mme Gotoh n’a pas manqué d’ajouter que les autorités russes font également état de victimes civiles suite aux attaques régulières menées par les forces armées ukrainiennes. 

C’est un quatrième hiver que le peuple ukrainien doit vivre « sous les tirs et dans l’obscurité », s’est inquiétée à son tour Mme Joyce Msuya, du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA).  La Secrétaire générale adjointe aux affaires humanitaires et Coordonnatrice adjointe des secours d’urgence a dénoncé les attaques soutenues de missiles et de drones contre l’Ukraine, conduites de nuit par des températures glaciales.  Ces attaques continuent de tuer et de blesser des civils et de saper les infrastructures essentielles, s’est-elle indignée, mentionnant les raids russes de la semaine dernière sur des ensembles résidentiels à Kharkiv, Soumy ou encore Zaporizhzhia. 

Mme Msuya a décrit les frappes contre les infrastructures énergétiques en Ukraine comme en Russie, citant à ce sujet un médecin de Kherson, selon lequel « les gens peuvent survivre sans électricité, mais pas sans chauffage ». Après avoir détaillé l’assistance fournie par les partenaires humanitaires et les convois de l’ONU, elle a appelé à financer le plan de réponse hivernal, non sans signaler que 65% seulement des 278 millions de dollars demandés ont été décaissés.  « Votre influence collective s’agissant de la protection des civils est essentielle », a-t-elle rappelé aux membres du Conseil. 

Invité à s’exprimer en tant que représentant de la société civile, le Directeur de l’organisation humanitaire ITF Enhancing Human Security a mis l’accent sur les effets dévastateurs des drones armés, véritables « champs de mines dans le ciel », qui tuent de manière indiscriminée et sont responsables des mutilations de nombreux civils atteints souvent aux membres supérieurs.  Plaidant pour une interdiction de ces armes en passe de devenir la « nouvelle norme horrible des conflits », M. Tomaž Lovrenčič a également appelé à un soutien accru aux victimes dans le cadre de l’assistance humanitaire. « Protéger les civils n’est pas optionnel, c’est une obligation morale et légale », a-t-il insisté. 

Les Européens, entre espoir de paix et soutien inconditionnel à l’Ukraine

Dans ce contexte de guerre prolongée, les membres européens du Conseil ont tous salué le courage et la résilience des Ukrainiens, confrontés à l’escalade militaire russe.  « Les civils ont désespérément besoin d’une cessation des hostilités », a souligné la Cheffe de la diplomatie slovène, appelant l’organe qu’elle présidait aujourd’hui à dénoncer les violations du droit international humanitaire, notamment les enlèvements et les transferts forcés d’enfants, mais aussi à condamner « la conquête territoriale » et à s’opposer à « l’érosion des fondements mêmes de cette Organisation ».

« Nous ne devons jamais oublier qui paie le prix fort de cette guerre », a renchéri le représentant de l’Union européenne, pour qui la Russie, contrairement à l’Ukraine, ne montre « aucun signe d’engagement sérieux en faveur de la paix », comme l’atteste l’intensité croissante de sa guerre d’agression.  Notant que chaque membre du Conseil, à l’exception de la Russie a appelé à un cessez-le-feu immédiat pour mettre fin aux massacres et faciliter les pourparlers de paix, il a jugé que le moment est venu de réitérer cet appel.  À ses yeux, le Conseil n’a peut-être pas le pouvoir de contraindre la Russie à respecter la résolution 2774 (2025), « mais il a le pouvoir et l’autorité suprême d’exercer une pression diplomatique maximale sur le seul pays qui la viole ouvertement ». 

L’Ukraine a, pour sa part, estimé que, face à « l’ampleur de la brutalité russe », qui placent des millions de civils « au bord de l’abîme », le Conseil doit sans tarder adopter une résolution de cessez-le-feu. Exhortant également les États-Unis et l’Europe à imposer des sanctions secondaires aux pays qui financent la machine de guerre russe, elle s’est déclarée convaincue que, quand ces ressources seront taries, « la Russie cherchera un cessez-le-feu et l’illusion de l’invincibilité russe fondra comme neige au soleil ». 

« Combien de civils devront encore mourir avant que la Russie accepte un cessez-le-feu? » s’est interrogé le Royaume-Uni, affirmant soutenir les efforts visant à garantir une paix juste et durable en Ukraine, y compris des garanties de sécurité solides, conformément aux principes de la Charte des Nations Unies.  Une position partagée par la France, selon laquelle la Russie « s’enferme dans l’escalade militaire au lieu de saisir l’opportunité des négociations en cours pour répondre à l’appel de la grande majorité de la communauté internationale ». 

Personne ne désire la paix plus que l’Ukraine, a souligné la Norvège, au nom des pays nordiques, tandis que le Danemark justifiait son soutien à la nation agressée « parce que son peuple meurt sous les coups de son voisin, beaucoup plus puissant, qui aspire à modifier les frontières par la force brute ».  La Grèce a, elle, demandé au Conseil de ne « pas abandonner » le peuple ukrainien, qui lutte avec courage pour défendre sa liberté.  Elle a aussi salué les progrès réalisés lors des échanges entre l’Ukraine et les États-Unis à Genève et en Floride, tout en réaffirmant qu’« il ne saurait y avoir d’accord sur l’Ukraine et l’Europe sans l’Ukraine et l’Europe ». 

Les discussions en cours sont difficiles et complexes, « mais, heureusement, elles ont lieu », a commenté la représentante des États-Unis, rappelant les « navettes » incessantes qu’effectue son pays entre les deux parties au conflit.  Devant le « coût inacceptable » de cette guerre, elle a invité Russes et Ukrainiens à « soutenir les efforts du Président Trump » en faveur d’une paix juste, assurant que l’objectif de Washington est que l’Ukraine « demeure unie et indépendante ».  Des efforts salués par l’Estonie, la République de Moldova, la Pologne et la Roumanie, toutes quatre frontalières de l’Ukraine, qui ont cependant fait valoir qu’accepter les termes de Moscou compromettrait la sécurité mondiale et encouragerait de nouvelles agressions. 

La Russie promet d’atteindre ses objectifs « quoi qu’il arrive » 

Répondant aux attaques d’une majorité de délégations, le représentant de la Fédération de Russie a estimé que cette réunion ne fait que souligner l’intérêt de Londres, Paris, Berlin et d’autres capitales européennes à « poursuivre la guerre jusqu’au dernier Ukrainien », et ce, afin d’affaiblir la Russie autant que possible et de sauver à tout prix le projet antirusse lancé en Ukraine en 2014 et qui « s’avère être un échec cuisant ». Selon lui, le « régime de Kiev » a non seulement plongé son pays dans la pauvreté et la guerre civile, mais a aussi mis en péril l’existence même de l’Ukraine, « la transformant en monnaie d’échange dans le bras de fer géopolitique entre l’Occident et la Russie ». 

Le délégué a réfuté les « fausses allégations » concernant des frappes russes contre des cibles civiles ukrainiennes, affirmant une nouvelle fois que ces actions sont dues au déploiement par l’Ukraine de systèmes de défense aérienne dans des zones résidentielles, en violation du droit international humanitaire. 

Il s’est d’autre part interrogé sur les raisons qui poussent les Ukrainiens à « continuer de faire la guerre contre leur gré », alors que les États-Unis ont avancé des propositions de paix concrètes.  En forçant l’Ukraine à poursuivre les combats, les « protecteurs du régime de Kiev » se préparent en fait à une guerre contre la Russie, ce qui est, selon lui, « une idée insensée ». 

Après avoir exprimé la reconnaissance de son pays aux efforts menés par les États-Unis face aux « russophobes européens », il a assuré que la Russie atteindra ses objectifs « quoi qu’il arrive ». La seule question, a-t-il dit, est de savoir si elle y parviendra par la voie militaire ou diplomatique, compte tenu des « manœuvres subversives des faucons européens ». 

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