Conseil de sécurité: la pression augmente sur la Force intérimaire de sécurité des Nations Unies pour Abyei (FISNUA) en pleine crise politique et financière
Les membres du Conseil de sécurité se sont penchés aujourd’hui sur les difficultés rencontrées par la Force intérimaire de sécurité des Nations Unies pour Abyei (FISNUA). Ils ont eu l’opportunité d’écouter les interventions de Mme Martha Ama Akyaa Pobee, Sous-Secrétaire générale pour l’Afrique aux Départements des affaires politiques et de consolidation de la paix, et des opérations de paix, ainsi que de M. Guang Cong, Envoyé spécial des Nations Unies pour la Corne de l’Afrique. Les débats ont évoqué une conjonction de problèmes rencontrés par la Force, dont une crise de liquidités, une paralysie politique, des obstructions de la part des forces armées occupantes et une dégradation de la situation humanitaire sur fond de débordement du conflit au Soudan.
« Le processus politique entre le Soudan et le Soudan du Sud sur Abyei et les questions frontalières est dans l’impasse », a déploré Mme Pobee dans son allocution introductive, soulignant que ces blocages sont d’actualité depuis le début du conflit au Soudan en avril 2023. Un constat également présenté par M. Cong, lequel a noté, comme la Grèce, que le Comité mixte de contrôle d’Abyei ne s’est plus réuni depuis 2017, tandis que les réunions du Mécanisme conjoint pour les questions politiques et la sécurité entre les deux pays sont suspendues depuis janvier 2023.
Toutefois, tant la Sous-Secrétaire générale que l’Envoyé spécial ont voulu voir une note d’espoir dans le fait que le Soudan et le Soudan du Sud ont récemment annoncé leur intention de réactiver les accords de coopération axés sur la sécurité et l’économie. Mme Pobee les a appelés à dépasser les déclarations d’intention.
Manque de liquidités et insécurité croissante
Mme Pobee a également tenu à souligner la gravité de la situation financière de la FISNUA, contrainte de réduire ses dépenses de 15 % pour la période budgétaire actuelle. « Nous devons être lucides: avec beaucoup moins de fonds disponibles et une présence réduite, des jours difficiles attendent la consolidation de la paix à Abyei. », a-t-elle averti. Ces problèmes de liquidité s’ajoutent à ceux de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du Programme alimentaire mondial (PAM) — la première ayant cessé ses opérations à Abyei à la fin juillet, et le second ayant réduit sa présence. Dans ce contexte budgétaire difficile, la Sous-Secrétaire générale a évoqué le récent examen stratégique de la FISNUA pour combiner ses capacités militaires, policières et civiles, notamment pour répondre à la dégradation de la situation humanitaire sur le marché d’Amiet.
Dans ce cadre de paralysie tant politique que financière, M. Cong a brossé un tableau préoccupant de la situation « désastreuse » à Abyei, exacerbée par le conflit au Soudan. Environ 41 000 personnes déplacées du Soudan sont arrivées à Abyei depuis le début de la guerre, a-t-il rappelé. De quoi affecter la situation sécuritaire dans la région, mais aussi accroître la pression sur des ressources déjà limitées en eau, nourriture, soins de santé, abris et autres ressources humanitaires.
Enfin, Mme Pobee a dénoncé la présence illégale de forces armées dans la région d’Abyei, en violation de son statut démilitarisé. Elle a noté une présence accrue des Forces d’appui rapide, leur attribuant une augmentation de la criminalité et des tensions intercommunautaires, ce qui crée de nouvelles difficultés pour la FISNUA. Elle a également déploré une présence illicite des forces de sécurité sud-soudanaises dans le sud d’Abyei, rappelant que des combats ont éclaté début octobre, contraignant des civils à chercher refuge dans les bases de la FISNUA.
Les Forces d’appui rapide accusées, les obstacles administratifs dénoncés
Sur ce même thème, la Grèce et les États-Unis ont dénoncé les Forces d’appui rapides. Les seconds se sont dits « profondément préoccupés » par les obstacles que représente cette présence pour la FISNUA, mais aussi pour le Mécanisme conjoint de vérification et de surveillance de la frontière. Les Forces d’appui rapide ont également lancé des attaques contre des installations pétrolières, a rappelé M. Cong, évoquant des frappes de drones sur des dépôts de carburant stockant le pétrole brut du Soudan du Sud à Port-Soudan les 5 et 6 mai dernier, et une autre attaque le 26 août contre des installations pétrolières à Heglig, près de la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud. Ces attaques ont entraîné un arrêt d’urgence des opérations.
La France s’est elle aussi inquiétée des nombreuses obstructions au travail de la FISNUA. Elle a exhorté les deux pays voisins à permettre à la Force de fonctionner pleinement en accordant les visas nécessaires au déploiement des officiers de police et du personnel humanitaire. Le délégué a également lancé un appel à la nomination rapide d’un adjoint civil au chef de Mission, afin de faciliter les contacts entre les parties.
Le « Mécanisme conjoint de vérification et de surveillance de la frontière » à protéger
Pour sa part, la Grèce a souligné l’importance des garanties de sécurité et de la liberté de mouvement pour le Mécanisme conjoint de vérification et de surveillance de la frontière, « essentielles pour prévenir une escalade le long d’une frontière poreuse », selon les termes du délégué. Il a rappelé que le Mécanisme fait face à de graves contraintes sécuritaires, notamment la fermeture de l’espace aérien, la saisie de camions-citernes sous contrat avec l’ONU, des restrictions aux patrouilles et même des tirs contre des aéronefs onusiens. Il s’est joint à l’appel du Secrétaire général pour que soient levés tous les obstacles aux opérations du Mécanisme, conformément à l’Accord de 2011.
Si nombre de délégations ont appelé le Soudan et le Soudan du Sud à reprendre les pourparlers, la Fédération de Russie a considéré que, dans les circonstances actuelles, il est peu probable que le Conseil de sécurité soit appelé à les contraindre à accélérer les négociations frontalières et à relancer les mécanismes d’interaction bilatéraux. Toute pression exercée sur les parties pourrait nuire à la sécurité et aux activités de l’ONU sur place, a estimé le délégué. Il a lancé un appel pour que soient tirées les leçons du passé et pour éviter des initiatives susceptibles d’alimenter une spirale de violence à Abyei. À ce titre, il a exhorté le Conseil de sécurité à s’abstenir de toute mesure radicale visant à restructurer les activités de la Force ou à réduire sa présence sur le terrain.
Le soutien des deux pays à la FISNUA
Invités à s’exprimer en fin de réunion, le Soudan et le Soudan du Sud ont clarifié leur position sur la situation d’Abyei. Accusé par plusieurs intervenants d’y maintenir une présence armée illicite, le Soudan du Sud a assuré n’avoir aucune intention d’entraver le mandat de la FISNUA, pour laquelle il a exprimé son appréciation. La présence des Forces sud-soudanaises de défense du peuple dans les territoires du pays vise uniquement à protéger les populations et à prévenir les conflits entre communautés, a-t-il déclaré, avant de contester l’inclusion de certaines zones dans le territoire d’Abyei.
Partant, le représentant sud-soudanais a jugé que certaines parties du rapport du Secrétaire général accordent une attention disproportionnée à des questions secondaires, au détriment des véritables enjeux liés à la sécurité des civils et à la stabilité régionale. Concernant les accusations de violations de l’Accord sur le statut des forces, il a expliqué que les fouilles de véhicules ou les retards dans l’octroi d’exemptions fiscales sont motivés par des raisons de sécurité ou par des procédures administratives normales, sans intention d’obstruction.
Quant au représentant soudanais, il a souligné l’attachement de son pays aux dispositions politiques et juridiques qui régissent la situation d’Abyei, estimant que la FISNUA en est l’une des principales manifestations. Ces dispositions prévoient une structure administrative conjointe en attendant un règlement final entre les deux parties sur le statut d’Abyei, a-t-il rappelé. Partant, il a assuré de la détermination du Soudan à les mettre en œuvre, exhortant le Soudan du Sud à respecter lui aussi ces accords.
Le délégué soudanais a rejeté toute tentative de modifier la réalité démographique de la région ou de procéder à une expansion illégale. « Nous réitérons qu’un règlement équitable de la question d’Abyei ne peut être atteint qu’à travers un accord bilatéral entre les deux États, accepté par les populations locales. »
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