Conseil de sécurité: en République démocratique du Congo, « la paix tarde à se concrétiser sur le terrain », déplore la Représentante spéciale du Secrétaire général
« Il existe un décalage entre les progrès constatés sur le papier et la réalité observée sur le terrain, qui continue d’être marquée par la violence »: c’est le constat qu’a dressé ce matin la Représentante spéciale du Secrétaire général en République démocratique du Congo (RDC) et Cheffe de la Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO), Mme Bintou Keita, lors de la réunion trimestrielle que le Conseil consacre à la situation dans le pays. Les membres du Conseil ont eux aussi décrit une situation catastrophique sur le terrain, parlant de « situation humanitaire dégradée », de « crise humanitaire dramatique » et de « meurtres d’innocents ». Les représentants de la RDC et du Rwanda se sont quant à eux, une nouvelle fois, vivement opposés en fin de séance.
Mme Keita a bien fait part des progrès enregistrés depuis la signature de l’Accord de Washington le 27 juin dernier, parmi lesquels figure la signature en juillet d’une déclaration de principe entre le Gouvernement de la RDC et l’AFC/M23.
Mais, huit mois après l’adoption, le 21 février, par le Conseil de sécurité, de la résolution 2773 (2025), qui appelle à une cessation immédiate et inconditionnelle des hostilités, la Représentante spéciale du Secrétaire général n’a pu que déplorer que les principales dispositions de ce texte « restent largement lettre morte » et que « la paix tarde à se concrétiser sur le terrain ».
En cause, la poursuite de la logique d’expansion et de consolidation territoriales de l’AFC/M23, les violences contre la population civile, ou encore les restrictions qui limitent le travail de la MONUSCO. Toutes soulignent, selon Mme Keita, « le décalage persistant entre les décisions de ce Conseil et la réalité sur le terrain ».
La représentante du Secrétaire général a d’ailleurs fait observer que la violence « n’est pas l’apanage d’un seul groupe armé », citant les attaques au Nord-Kivu et en Ituri des Forces démocratiques alliées (ADF) liées à la « Province d’Afrique centrale de l’État islamique », ou encore les affrontements entre la Convention pour la révolution populaire (CRP) et l’armée de la RDC en Ituri.
Entraves à l’action de la MONUSCO
Au sein du Conseil de sécurité, l’unanimité régnait quant à ce décalage et aux difficultés auxquelles est confrontée la MONUSCO, dont nombre d’intervenants ont déploré l’action « entravée », notamment par les obstacles à la liberté de mouvement de la Mission et par la fermeture des aéroports de Goma et Kavumu.
Face à cette situation humanitaire « désastreuse » et un financement de l’aide humanitaire « très insuffisant, avec moins de 15% des ressources nécessaires », la représentante du Guyana en a appelé, au nom du groupe A3+ (Algérie, Sierra Leone, Somalie et Guyana), à la « solidarité » des États Membres, leur demandant de s’acquitter de leurs obligations financières pour que la Mission dispose des ressources nécessaires à la poursuite de son action.
Faisant écho aux remarques de Mme Keita, la Chine, le Panama ou encore le Danemark ont réclamé l’application pleine et entière de la résolution 2773 (2025). Le représentant panaméen a ainsi fait état d’avancées diplomatiques, signes d’une « opportunité » pour parvenir à un cessez-le-feu permanent, tout en s’inquiétant de la lenteur de la mise en œuvre des engagements pris à Washington et à Doha.
Les représentants de la plupart des pays ont aussi souligné que la situation diplomatique bloquée avait un impact direct sur le sort des populations en RDC. Otages de ce conflit, les civils « n’ont pas besoin des mots des accords conclus récemment, mais d’une mise en œuvre qui se traduise par la sécurité, des abris et des moyens de subsistance », s’est exclamée la représentante danoise. « Les meurtres d’innocents ne peuvent pas rester impunis », a renchéri son homologue chinois, en appelant, tout comme la Slovénie après lui, au dialogue et à la négociation « de bonne foi » de la part des acteurs du conflit.
Dans ce cadre, « c’est la confiance qui est la ressource la plus rare. Les communiqués ne suffisent pas et les actes doivent suivre, y compris le retrait des forces et la neutralisation des FDLR », a précisé le représentant slovène.
Respect de l’intégrité territoriale de la RDC
Nombre d’intervenants ont souligné que le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale congolaises était « non négociable » et dénoncé, à l’instar de la France, « la poursuite de l’expansion territoriale du M23 ». Les obstructions aux activités de la MONUSCO par les forces rwandaises et le M23, en particulier dans le Nord-Kivu, sont des actes « absolument inacceptables » qui prolongent la souffrance des populations dans la région, a martelé le représentant des États-Unis. Dans la foulée, il a dit souhaiter que le mandat de la MONUSCO soit remodelé pour l’adapter aux objectifs et en faire le miroir des réalités actuelles du terrain.
La représentante de la Russie a, elle aussi, estimé que les capacités de la Mission, « devenue otage de l’escalade des conflits interétatiques » et du statu quo forcé dans les zones de la RDC occupées par le M23, « doivent être revitalisées ou adaptées à de nouvelles conditions ».
La RDC et le Rwanda dénoncent chacun un génocide
Le représentant de la RDC ne s’est pour sa part pas privé de dénoncer dans des termes explicites les « atrocités et crimes de masse » contre les populations civiles de son pays et d’accuser le Rwanda de soutenir les groupes armés responsables de telles exactions. « La communauté internationale a le devoir moral et politique de reconnaître cette tragédie pour ce qu’elle est –un génocide– et d’agir en conséquence », a-t-il déclaré, en réclamant aux Nations Unies l’instauration d’un régime de sanctions ciblées contre leurs auteurs. « Le silence et l’inaction face à ces crimes s’apparentent à une complicité », a-t-il prévenu les membres du Conseil.
Le représentant du Rwanda a de son côté évoqué « l’espoir » suscité par l’Accord de Washington et le processus de Doha, tout en soulignant que leur succès dépendait « d’un engagement total et d’une véritable volonté politique » de toutes les parties. Mais il a reproché au dernier rapport du Secrétaire général d’être biaisé par la « sous-représentation » de certains faits et une « description déséquilibrée des groupes armés ».
Le représentant rwandais a ainsi qualifié de « menace existentielle » la présence et les opérations, dans les rangs des Forces armées de la RDC (FARDC), de membres des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), « groupe armé composé de responsables du génocide de 1994 ». Rappelant que la MONUSCO a notamment pour mandat de soutenir les FARDC et qu’en même temps, le rapport documente la coopération entre les FARDC et les FDLR, le représentant en a conclu qu’il existe « une coopération militaire entre une force de l’ONU et une force gouvernementale qui a une force génocidaire en son sein ». Reprochant aux membres du Conseil que ce fait « ne semble pas être un problème dans vos discours », il les a invités à « réfléchir: N’est-ce pas être complice? ».
Le Rwanda ne prend pas la « collaboration directe » entre FARDC et FDLR à la légère, a poursuivi le représentant, qui a exigé que les FDLR soient « démantelées et retirées du territoire congolais ».
Une réunion à Paris pour contribuer à l’urgence humanitaire
Rappelant l’existence de 7 millions de déplacés internes, d’1,2 million de réfugiés dans les pays voisins de la RDC et de 28 millions de personnes dont 5 millions d’enfants souffrant de malnutrition, le représentant de la France a annoncé que son pays réunirait le mois prochain à Paris « tous ceux qui peuvent répondre à l’urgence humanitaire et faire converger les initiatives de paix » en RDC. Et d’ajouter à l’adresse de ses pairs que cette situation, aussi tragique soit-elle, « ne doit pas être source de résignation, mais bien à l’inverse d’une mobilisation renouvelée de ce Conseil en soutien aux efforts de paix ».
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