Afghanistan: le Conseil de sécurité reste partagé sur la pertinence d’un engagement avec le régime taliban
La réunion trimestrielle du Conseil de sécurité sur la situation en l’Afghanistan a été l’occasion, ce matin, pour la Représentante spéciale du Secrétaire général et Cheffe de la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) de plaider pour la poursuite du dialogue avec les autorités de facto, à savoir les Taliban, afin de permettre le développement du plein potentiel du pays, une approche qui ne fait pas l’unanimité au sein des membres de l’organe.
Dans un contexte marqué par des coupes considérables dans l’aide, de l’ordre de 50% en 2025, avec de probables réductions supplémentaires en 2026 en partie liées aux politiques des Taliban envers les femmes, une économie en grande difficulté, une population vivant à 75% au niveau de subsistance, des catastrophes naturelles, comme le récent séisme dans l’est du pays, et le retour massif de réfugiés, Mme Roza Otunbayeva a encouragé la communauté internationale à miser sur la faction « pragmatique » des Taliban, qui est « tournée vers les besoins du peuple afghan » et non focalisée sur la création d’un système purement islamique.
Dans son dernier exposé au Conseil après trois années dans ses actuelles fonctions, la Cheffe de la MANUA a plaidé pour la mise en œuvre de l’approche globale des Nations Unies pour l’Afghanistan, fondée sur la résolution 2721 (2023) du Conseil et s’appuyant sur le processus de Doha, afin de permettre au pays d’atteindre son plein potentiel économique et de développer son capital humain, « tant pour les hommes que pour les femmes ».
Conditionner le dialogue au respect des obligations internationales
Ce cadre multilatéral d’engagement avec les autorités de facto, qui vise à permettre la réintégration de l’Afghanistan dans le système international, doit reposer sur le respect par les Taliban de leurs obligations internationales fondamentales, a-t-elle insisté, se disant convaincue que les Afghans souhaitent la poursuite du dialogue entre la communauté internationale et leur pays.
Si des pays comme le Danemark, les États-Unis, la France, la République de Corée et le Royaume-Uni se sont alignés sur cette approche conditionnelle, insistant notamment sur le respect des droits des femmes et des filles et sur la lutte contre le terrorisme, d’autres membres du Conseil, dont la Chine, la Fédération de Russie et le Pakistan, ont défendu une position d’ouverture.
« L’isolement et la rupture de la coopération sont voués à l’échec », a fait valoir le Pakistan, selon lequel il faut éviter de tabler sur un régime de sanctions politisé et permettre à l’ONU d’accompagner la mise en place de mesures viables pour le relèvement du pays. Même son de cloche du côté de l’Inde, qui privilégie une « approche nuancée » et préconise de ne pas se focaliser uniquement sur des mesures punitives, alors que la Chine prône une démarche « pragmatique et neutre ». Il importe de maintenir le dialogue avec ce pays « sur la base d’une confiance mutuelle », a estimé le représentant chinois, mettant en avant le rôle positif du cadre de coopération de Shanghaï et du processus de Doha. L’ONU doit communiquer avec les « vraies autorités du pays », a renchéri la Fédération de Russie, convaincue qu’une résolution rapide de l’impasse actuelle et la réintégration internationale de l’Afghanistan en dépendent.
Pour toutes ces délégations il est essentiel d’aider les autorités de facto à lutter contre le terrorisme, ce qui doit passer par une action coordonnée contre le problème de la drogue. Sur ce point, les A3+ (Algérie, Sierra Léone, Somalie et Guyana) ont félicité la MANUA d’avoir organisé à Doha la deuxième réunion du groupe de travail sur le secteur privé et la troisième réunion du groupe de travail sur la lutte contre les stupéfiants, autant d’échanges permettant d’espérer une paix et une stabilité durables ainsi que le développement social et économique du pays.
Scepticisme quant à la bonne volonté des autorités de facto
Les autres membres du Conseil se sont montrés moins enclins à poursuivre l’engagement avec les Taliban. « Très sceptiques » quant aux motivations des Taliban, les États-Unis ont ainsi argué que les actions des autorités de facto « ne démontrent pas leur bonne volonté », puisqu’elles persistent à ignorer les droits les plus élémentaires des Afghans et à « détenir des Américains innocents ». La France, qui a dit se tenir aux côtés de la population afghane face à la « brutalité de l’idéologie des Taliban », a dénoncé sans ambages leur politique « d’invisibilisation et de ségrégation » à l’égard des femmes et des filles, une politique décrite comme un véritable « apartheid de genre » par le représentant afghan.
Rappelant que, déjà privées d’enseignement secondaire, les femmes de son pays sont désormais exclues des universités et se voient interdire de travailler avec les ONG internationales et l’ONU, le délégué a salué la récente décision de la Cour pénale internationale (CPI) de délivrer des mandats d’arrêt contre les dirigeants taliban pour « crimes contre l’humanité ». À cette aune, il a souhaité que l’engagement avec les Taliban soit « fondé sur des principes et conditionnel ».
La plupart des membres du Conseil ont également reproché aux Taliban leur refus de porter assistance aux femmes afghanes à la suite du tremblement de terre du 31 août et d’avoir restreint l’accès des employées afghanes aux locaux des Nations Unies à Kaboul et sur le terrain. « C’est inacceptable, à plus forte raison au moment où le pays doit faire face aux conséquences de ce séisme dévastateur », a tranché la France, pour laquelle le principe à respecter est simple: « la distribution de l’aide par et pour les femmes ».
Mesurer l’engagement des Taliban en matière de droits
Plus concrètement, la représentante de la société civile invitée par le Conseil a formulé trois propositions pour mesurer l’engagement des Taliban en matière de droits: exiger des autorités de facto qu’elles autorisent l’éducation secondaire et tertiaire des femmes et des filles; rétablir la capacité des femmes à travailler dans les secteurs humanitaire et public; et assurer un accès sans entraves aux spécialistes des droits humains et de l’aide humanitaire.
Vice-Présidente de « Women’s Rights First », une ONG afghane qui récence les violations des droits des femmes et des filles par les Taliban, Mme Hanifa Girowal a également appelé à renforcer le mandat de la MANUA de sorte qu’elle mette l’accent sur l’identification d’une solution politique et la facilitation d’un dialogue intra-afghan. Avec pour objectif de permettre aux femmes afghanes de diriger le processus et de participer aux discussions sur l’avenir de leur pays.
L’impasse dans laquelle se trouve l’Afghanistan a cependant fait dire à la délégation des États-Unis qu’ « à l’heure de contraintes budgétaires importantes », des missions politiques spéciales comme la MANUA devraient se recentrer sur leur mandat principal, à savoir la paix et la sécurité, « en s’appuyant sur des indicateurs concrets ».
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