Conseil de sécurité: l’instabilité au Moyen-Orient continue de se répercuter sur le Yémen et retarde l’espoir d’une paix durable, selon l’Envoyé spécial
Le Conseil de sécurité a tenu, ce matin, sa réunion mensuelle sur la situation sécuritaire et humanitaire au Yémen, marquée ces dernières semaines par de nouveaux enlèvements de membres du personnel de l’ONU par les houthistes et l’intensification alarmante des hostilités entre ces derniers et Israël. Une escalade qui a fait dire à l’Envoyé spécial du Secrétaire général pour ce pays que l’instabilité au Moyen-Orient continue de se répercuter sur le Yémen, alimente ses divisions et retarde l’instauration d’une paix durable.
Dans son exposé au Conseil, M. Hans Grundberg a mis l’accent sur le cycle destructeur des attaques aux drones et aux missiles perpétrées par Ansar Allah, nom officiel du mouvement houthiste, contre Israël, auxquelles l’armée israélienne répond par des frappes aériennes. Ce déchaînement de violence, qui ne peut être séparé de la « dynamique régionale », et singulièrement de la guerre à Gaza, éloigne encore le Yémen d’un hypothétique processus de paix, a-t-il dit, appelant le Conseil et la communauté internationale à recentrer leur attention sur le Yémen, en se concentrant « à la fois sur ses défis internes et sur la libération de son formidable potentiel ».
L’Envoyé spécial s’est ensuite insurgé contre les récentes arrestations de 22 membres du personnel des Nations Unies à Sanaa et à Hodeïda par Ansar Allah, qui portent à 44 le nombre des employés onusiens détenus arbitrairement dans le pays. Il a exigé leur libération immédiate et sans condition, ainsi que le rapatriement dans leur pays d’origine des membres d’équipage du vraquier Eternity C, naufragé après une attaque houthiste en mer Rouge début juillet. Il a ajouté qu’il n’oublie pas les milliers de Yéménites détenus sans raison valable depuis le début du conflit.
Maintenir des voies de communication et instaurer la confiance
Tout en notant une relative accalmie à l’intérieur du pays, M. Grundberg s’est inquiété des activités militaires à Dalea, Mareb et Taëz. « Un mauvais calcul de l’une ou l’autre des parties pourrait déclencher un conflit à grande échelle », a-t-il averti, avant d’appeler à maintenir un dialogue sur les questions de sécurité. Selon lui, l’engagement des représentants militaires du Gouvernement yéménite et de ceux de la région reste essentiel pour maintenir des voies de communication et instaurer la confiance entre les parties. « L’ouverture et la sécurisation de certaines routes clefs à travers le pays au cours de l’année dernière démontrent que la coopération est possible », a-t-il relevé.
L’Envoyé spécial a par ailleurs applaudi les efforts du Gouvernement yéménite destinés à réduire le coût de la vie et à améliorer la gouvernance. La collaboration, la dépolitisation des institutions et une « vision nationale » sont les conditions sine qua non d’une réalisation du potentiel économique du Yémen, a-t-il soutenu, réitérant -sur la base de ses consultations avec les parties et des responsables régionaux- que la meilleure voie à suivre est de respecter les engagements pris dans le cadre de la feuille de route de l’ONU en veillant à leur appropriation par les Yéménites. Dans cet esprit, il a souligné la nécessité d’un cessez-le-feu à l’échelle nationale, de réformes économiques dans tout le pays et d’un processus politique inclusif.
Appel à une augmentation urgente des financements humanitaires
Dans ce contexte général, le Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires et Coordonnateur des secours d’urgence a averti que la hausse des prix des denrées alimentaires, les menaces sur la sécurité des personnels humanitaires, l’effondrement de l’économie et la persistance du conflit font du Yémen le troisième pays le plus touché par l’insécurité alimentaire au monde. D’ici à février prochain, a alerté M. Tom Fletcher, un million de personnes supplémentaires devraient être confrontées à une faim extrême, rejoignant ainsi les 17 millions de Yéménites qui manquent cruellement de nourriture.
Malgré le manque de financement, les humanitaires continuent d’apporter de l’eau, de la nourriture, de soins de santé et des abris à des centaines de milliers de personnes, a expliqué M. Fletcher, qualifiant toutefois ces efforts de « très insuffisants ». Les coupes budgétaires « coûtent des vies », notamment parmi les 2 millions de femmes et de filles privées de services de santé reproductive, a-t-il pointé. Il s’est aussi dit profondément préoccupé par la poursuite des hostilités, les frappes ayant déjà fait plus de 300 victimes, et par la détention arbitraire d’employés de l’ONU par les autorités houthistes, qui compromet gravement les opérations humanitaires.
Face à cette situation catastrophique, le Secrétaire général adjoint a appelé à la libération immédiate de tout le personnel onusien détenu arbitrairement, mais aussi à la restitution des locaux de l’ONU occupés et à l’accroissement urgent du financement humanitaire afin que « la faim de masse ne définisse pas l’avenir du Yémen ».
Libérer les personnels onusiens et protéger la liberté de navigation
À leur tour, les membres du Conseil ont condamné ces arrestations survenues à la suite de raids menés par les houthistes contre des locaux d’agences de l’ONU, notamment contre ceux du Programme alimentaire mondial (PAM) à Sanaa. Résumant la position d’une majorité de délégations, la France a exigé la libération inconditionnelle de l’ensemble des agents de l’ONU, des organisations non gouvernementales ainsi que des missions diplomatiques détenus arbitrairement par les houthistes, certains depuis 2021.
La France a d’autre part confirmé son engagement dans l’opération navale ASPIDES conduite par l'Union européenne (UE) qui vise à protéger la liberté de navigation en mer Rouge. Elle a été appuyée par la Grèce, qui a réaffirmé son rôle de premier plan dans ce dispositif.
Préoccupé lui aussi par les attaques houthistes contre des navires commerciaux, le Royaume-Uni s’est élevé contre la poursuite des tirs de missiles et de drones contre Israël, réaffirmant le droit de cet État à la légitime défense « dans le respect de ses obligations en vertu du droit international humanitaire, notamment la nécessité d’éviter d’endommager les infrastructures civiles essentielles ». Sur la même ligne, les États-Unis ont appelé à priver les houthistes des ressources qui leur permettent d’exercer leurs activités terroristes, précisant que ces derniers profitent du trafic de drogue, comme en témoigne la récente saisie de 600 kilogrammes de cocaïne. Ils ont ajouté que le Trésor américain a récemment appliqué de nouvelles sanctions à cette fin.
Israël et les houthistes renvoyés dos-à-dos par certaines délégations
Constatant pour sa part que l’escalade de la confrontation entre Israël et Ansar Allah a un impact « extrêmement négatif » sur la situation au Yémen, la Fédération de Russie a dénoncé la « multiplication des actions illégales des dirigeants israéliens dans la région ». Si Israël veut vraiment la paix et la stabilité au Moyen-Orient, il doit « abandonner sa pratique odieuse consistant à liquider des personnalités politiques et militaires », a-t-elle affirmé, plaidant en outre pour un cessez-le-feu immédiat à Gaza, la libération de tous les otages et détenus palestiniens, ainsi que la levée du blocus humanitaire de l’enclave.
Seule la reprise du dialogue peut mener à une issue politique, a renchéri la Chine, non sans inviter les membres du Conseil à « garder en vue la situation au Moyen-Orient ». Une position partagée par la Somalie, qui, s’exprimant au nom des A3+ (Algérie, Sierra Leone, Somalie et Guyana), a lancé un appel au compromis pour parvenir à une solution durable au conflit. Soulignant par ailleurs l’importance d’un respect de la souveraineté yéménite, elle a condamné les représailles meurtrières d’Israël et appelé à des efforts coordonnés pour faire retomber les tensions.
De son côté le représentant du Yémen a accusé les « milices terroristes houthistes » de créer l’instabilité dans le pays et au-delà depuis leur « coup contre l’État, le consensus national et le peuple yéménite », il y a 11 ans. Appuyés par le régime iranien, les houthistes « se dérobent aux échéances de la paix » et « utilisent les civils pour alimenter leur aventure militaire », a-t-il ajouté, dénonçant leurs idées extrémistes, leur pillage des ressources nationales et leur volonté de faire perdurer le conflit.
Après avoir assuré que le Conseil présidentiel et le Gouvernement du Yémen sont favorables à une paix pérenne, ce qui passe selon lui par le rétablissement de l’autorité de l’État, il a appelé le Conseil de sécurité à « assumer ses responsabilités » en prenant des « positions plus fermes » à l’égard d’Ansar Allah. Il a également dénoncé le « sabotage » par les houthistes des efforts visant à alléger la crise humanitaire, réitérant sa proposition de transfert des organismes onusiens à Aden, la capitale provisoire, par mesure de sécurité.
Le délégué a, enfin, fait appel aux donateurs et partenaires internationaux pour appuyer les efforts de réforme de son gouvernement et répondre aux besoins humanitaires, remerciant au passage l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis pour leur soutien.