Conseil de sécurité: la Pologne avertit que la pénétration de son espace aérien par plusieurs drones russes rapproche la région du conflit
Le Conseil de sécurité s’est réuni, en urgence ce vendredi, à la demande de la Pologne, au lendemain d’un incident inédit à ses frontières. Dix-neuf drones russes ont pénétré dans l’espace aérien polonais, suscitant la vive inquiétude des membres européens du Conseil: en pénétrant l’espace polonais, les drones ont aussi violé l’espace aérien de l’Union européenne (UE) et de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN).
Pour la Secrétaire générale adjointe aux affaires politiques et à la consolidation de la paix, ces événements soulignent l’impact dangereux de la guerre en Ukraine sur la sécurité de la région et le risque d’escalade, et mettent également en péril les récents efforts diplomatiques visant à y mettre fin.
Dans son exposé factuel des événements, Mme Rosemary DiCarlo a souligné que s’il ne s’agissait pas de la première fois que des drones franchissaient des frontières depuis le début de la guerre en Ukraine, c’était bien la première fois que « des drones ont pénétré aussi profondément dans l’espace aérien d’un pays voisin, et que la Pologne et ses alliés de l’OTAN ont eu recours à la force pour neutraliser la menace ».
Elle a précisé que selon les autorités polonaises, certains drones provenaient du Bélarus. De son côté, a-t-elle ajouté, Minsk a affirmé que les drones russes avaient dévié de leur trajectoire suite aux mesures antidrones lancées par les forces ukrainiennes, la Fédération de Russie affirmant pour sa part n’avoir aucune intention d’attaquer le territoire polonais.
« Ce n’était pas un incident aléatoire, mais un acte planifié et calculé », a insisté la Pologne, dénonçant une provocation qui franchit une ligne rouge et rapproche la région « du conflit plus que jamais auparavant ».
La délégation polonaise a précisé que 16 débris ont été retrouvés dans différentes régions de l’est et du centre du pays, endommageant plusieurs habitations. Si aucune victime n’est à déplorer, quatre aéroports ont été temporairement fermés et l’OTAN a été saisie au titre de l’article 4 – qui prévoit que les pays membres se consulteront chaque fois que, de l’avis de l’un d’entre eux, son intégrité territoriale, son indépendance politique ou sa sécurité est menacée.
Regrettant l’« incohérence » des accusations polonaises, la Fédération de Russie a dénoncé la « diplomatie du mégaphone » pratiquée par l’Union européenne et Varsovie et a proposé d’engager des consultations bilatérales avec le Ministère de la défense polonais pour clarifier les circonstances de ce qui à ses yeux relève de l’incident.
Selon la délégation russe, « l’hystérie » entourant les exercices défensifs russo-bélarusses « profite exclusivement au dirigeant du régime de Kiev et au parti belliciste européen », qui tentent par tous les moyens de compromettre les perspectives de règlement ukrainien nées des contacts russo-américains d’août. Dans ce contexte, les hostilités en cours « ne sont pas une tragédie, mais un instrument de survie politique pour Zelenskyy », a-t-elle asséné, jugeant que le Président ukrainien est « prêt à tout pour maintenir ce conflit en phase active, quitte à simuler des menaces et à en exagérer les conséquences ».
La thèse russe d’un accident involontaire a toutefois été rejetée par quasiment tous les représentants à l’exception du Bélarus qui a affirmé avoir été le premier à informer Varsovie et Vilnius que des drones approchaient, permettant ainsi à la Pologne de mettre en alerte ses forces aériennes.
Le représentant bélarusse a dès lors jugé « incompréhensible » la fermeture de la frontière terrestre par Varsovie, y voyant une mesure « injustifiée et antisociale ». C’est un « abus de position géographique » et un facteur d’escalade des tensions, a-t-il dénoncé, appelant l’Union européenne, l’ONU et le Conseil de sécurité à évaluer objectivement ces actions et à y réagir.
« Une erreur peut se produire une fois ou deux, mais pas 19 fois en 7 heures », a réagi du tac au tac la Pologne. Accusant Moscou de vouloir embraser la région, la délégation polonaise a tenu à marquer les esprits en déclarant que « pour la première fois dans l’histoire », elle se tenait devant le Conseil pour déclarer que « le ciel de la Pologne, État souverain, a été traité comme un simple théâtre de l’agression russe ». À ses yeux, « une ligne critique a été franchie », marquant une nouvelle étape dans l’escalade de la guerre.
Parlant elle aussi d’une « nouvelle ligne rouge » franchie par la Russie, l’Ukraine a dessiné un tableau très sombre de l’avenir pour les membres de l’OTAN s’ils laissaient agir Moscou sans réagir: « drones et missiles pourraient bientôt atteindre Berlin, Paris, Londres, voire l’Amérique du Nord ». Estimant le monde « au seuil de la troisième guerre mondiale », la délégation ukrainienne a mis en garde le Conseil, l’exhortant à présenter immédiatement une résolution de cessez-le-feu.
Les délégations européennes ont condamné en cœur les actions russes, les qualifiant de violation sans précédent. Dénonçant une action « agressive et inconsciente » l’Union européenne a promis d’accroître la pression sur la Russie, rappelant avoir elle-même été la victime, à Kyïv, d’attaques de drones, fin août. La Slovénie a également estimé qu’il ne s’agissait pas d’accidents mais d’actes agressifs, dangereux. « Difficile de ne pas les considérer comme une nouvelle tactique terroriste », a-t-elle lancé.
Le Royaume-Uni a salué la réponse efficace de Varsovie et de l’OTAN, annonçant une myriade de nouvelles sanctions contre le secteur militaire et la flotte fantôme de la Russie, tandis que les États baltes, par la voix de la Lettonie, ont souligné qu’en cas d’agression armée, ils exerceraient leur droit à la légitime défense, en vertu de l’Article 51 de la Charte des Nations Unies.
La France a condamné pour sa part une « incursion inacceptable », promis de renforcer la défense aérienne sur le flanc est de l’UE, et dénoncé la « dangereuse fuite en avant » de Moscou, tout en rappelant l’ouverture ukrainienne à un cessez-le-feu sans conditions.
Les États-Unis ont eux aussi réaffirmé leur engagement à défendre « chaque centimètre carré » du territoire de l’OTAN. Relevant qu’après la rencontre en Alaska entre Donald Trump et Vladimir Putin, la Russie a intensifié ses bombardements en Ukraine, ils ont exhorté Moscou à renouer avec la diplomatie et mener des négociations directes avec Kyïv, avertissant qu’il n’était pas permis de prendre le risque que le conflit s’étende davantage.
La Chine a, de son côté, invité toutes les parties à la retenue et à éviter les « malentendus », en insistant sur la nécessité de volonté politique pour parvenir à un accord de paix.
Au-delà de la Pologne, l’exposé de la Secrétaire générale adjointe a replacé l’incident dans le contexte d’une intensification du conflit en Ukraine. En effet, dans la nuit du 9 au 10 septembre, la Russie a lancé plus de 400 drones et une quarantaine de missiles sur 15 régions, faisant plusieurs victimes civiles. En outre, le 9 septembre, un bombardement à Yarova, dans le Donbass, a tué 24 personnes âgées rassemblées pour obtenir le versement de leur pension de retraite. Les attaques, de plus en plus fréquentes contre les infrastructures énergétiques, font craindre en outre une nouvelle campagne alors que l’hiver approche.
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