Adapter les opérations de paix aux réalités: le Conseil de sécurité en quête d’un nouveau cap
Ce mardi matin, le Conseil a tenu une réunion d’information consacrée à l’adaptation des opérations de paix aux dynamiques géopolitiques actuelles. Trois intervenants principaux ont nourri le débat: M. Jean-Pierre Lacroix, Secrétaire général adjoint aux opérations de paix, Mme Martha Ama Akyaa Pobee, Sous-Secrétaire générale pour l’Afrique des Départements des affaires politiques et de la consolidation de la paix, et aux opérations de paix, et M. Zeid Ra’ad Al Hussein, Président-Directeur général de l’Institut international pour la paix (IIP).
La séance s’inscrivait dans le cadre de réflexions engagées par le Secrétariat de l’ONU sur la réforme du système onusien de maintien de la paix, conformément au Pacte pour l’avenir adopté l’an dernier. Elle visait aussi à poursuivre l’examen global commandé par les États Membres au Secrétaire général. Le Pakistan, qui a organisé la séance, en a profité pour rappeler les recommandations du groupe de haut niveau sur les opérations de maintien de la paix, à savoir « politique, partenariat, population ».
Au diapason, les intervenants ont en effet appelé à une approche plus agile, mieux coordonnée et résolument politique. M. Lacroix a insisté sur l’importance de l’engagement collectif du Conseil, de la flexibilité des chefs de mission, de partenariats régionaux renforcés –notamment avec l’Union africaine (UA)– et de ressources suffisantes pour mener à bien les mandats. Il a également martelé devant le Conseil que les opérations de paix ne pouvaient mener leur rôle à bien sans stabilité financière, ni soutien politique clair.
Mme Pobee a mis en avant trois priorités: renforcer la diplomatie de paix; concevoir des missions politiques « véritablement inclusives » et à l’écoute des États hôtes; et préserver la flexibilité des mandats. Elle a notamment cité en exemple les efforts diplomatiques en Syrie, ainsi que la coopération fructueuse entre la Mission des Nations Unies en Colombie et le Gouvernement colombien.
Troisième à s’exprimer, M. Zeid Ra’ad Al Hussein a formulé son ressenti de façon franche, évoquant la « crise de confiance » d’une Organisation qui a « cessé de croire en elle-même ». Crise illustrée, selon lui, par l’accumulation d’initiatives réformatrices qu’il a citées pêle-mêle (campagne ONU75, Notre Programme commun, Pacte pour l’avenir, Initiative ONU80) et jugées peu coordonnées. Le diplomate jordanien a plaidé pour placer de nouveau « l’audace diplomatique », « la circulation d’idées » et le leadership du Secrétaire général au cœur du système onusien. Revenant sur l’exemple historique de Dag Hammarskjöld (Secrétaire général de l’ONU de 1953 à 1961), il a souligné que l’ONU pouvait réaliser ses objectifs de maintien de la paix -même malgré l’absence d’unité au sein du Conseil– à la condition de mobiliser un écosystème diplomatique « actif » et « créatif ».
Enfin, la question du financement des missions a été au centre des préoccupations, dans un contexte de crise de liquidités prolongée, encore aggravée par les arriérés de paiement des principaux pays contributeurs. La perspective d’une coupe drastique du financement des États-Unis pour l’exercice 2026 fait craindre des restrictions budgétaires dans toutes les missions, menaçant leur capacité opérationnelle, notamment en matière de protection des civils. M. Lacroix a profité de cette tribune pour rappeler aux membres du Conseil que la réussite des missions de maintien de la paix dépendait de leur paiement des contributions en temps et en heure.
Cette question du financement a occupé une place centrale dans les échanges. Plusieurs pays, dont la Chine et la France, ont exprimé leur préoccupation face aux déficits budgétaires persistants, appelant à des « contributions complètes et ponctuelles » de la part de tous les États Membres. Un financement prévisible et adapté demeure indispensable à l’efficacité des opérations, notamment celles menées par l’UA, encore trop dépendantes de contributions volontaires, a pointé la Sierra Leone.
Dans un tel contexte financier, plusieurs délégations ont jugé absolument nécessaire de replacer la politique au cœur des missions onusiennes: la Somalie, le Royaume-Uni, la France, l’Algérie, la République de Corée, la Sierra Leone ou la Chine ont tous insisté sur l’importance de concevoir des mandats fondés sur des stratégies politiques « réalistes », élaborées avec les parties nationales et soutenues par un engagement politique du Conseil. Quelle que soit la diversité des contextes, toutes les missions doivent viser des solutions politiques durables, et les soldats de la paix ne sauraient remplacer les processus de règlement politiques, a ainsi rappelé la Sierra Leone. Dans la même veine, l’Algérie a mis en garde contre les missions dépourvues de vision politique, qui risquent de « s’enliser sans fin ». La Somalie a, elle, insisté sur des « stratégies de sortie concrètes » des missions, qui éviteraient un retour à la dépendance pour le pays hôte et qui seraient dotées d’une véritable politique écologique en s’engageant à « ne pas polluer les sociétés hôtes ».
La Fédération de Russie a appelé à revenir aux principes fondateurs du maintien de la paix. Refusant « l’empilement de mandats » peu cohérents, « idéologiques », qu’elle assimile à « décorer un sapin de Noël » avec des responsabilités superficielles, elle a appelé à revenir à des tâches « ciblées », « mesurables » et « circonscrites ».
Pour les États-Unis, l’efficacité des opérations de paix repose sur des « responsabilités claires », une reddition de comptes à tous les niveaux et un leadership onusien exigeant: les fautes, notamment en matière d’abus sexuels, doivent être sanctionnées sans délai. D’autre part, l’ONU doit « adapter » voire « mettre fin aux missions », lorsque les conditions ne leur permettent plus de remplir leur mandat.
Plusieurs délégations ont plaidé pour une adaptation continue des opérations à l’évolution des conflits. Le Royaume-Uni a défendu des formats « flexibles », allant des missions politiques légères à des dispositifs multidimensionnels, en passant par des soutiens logistiques. La France a insisté sur la capacité à faire face à de nouvelles menaces, telles que la criminalité transnationale ou les campagnes de désinformation. La Chine a souligné que les attentes en matière de paix évoluent et que les opérations doivent répondre aux besoins réels des populations, en particulier sur le continent africain, selon le principe de « solutions africaines aux problèmes africains ».
Le rôle des partenariats régionaux, notamment avec l’UA, a d’ailleurs été unanimement salué: l’Algérie, la France, la Sierra Leone et la Chine ont valorisé la coopération ONU-UA, en appelant à une mise en œuvre cohérente de la résolution 2719 (2023), qui prévoit un financement durable pour les missions africaines.
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