Débat tendu au Conseil de sécurité sur la politisation de l’aide humanitaire à Gaza
Le Conseil de sécurité s’est réuni cet après-midi pour évoquer la situation humanitaire dans la bande de Gaza, à la demande du Danemark, de la France, de la Grèce, du Royaume-Uni et de la Slovénie. En plus de la dégradation du contexte humanitaire et des difficultés de l’acheminement de l’aide, les interventions ont abordé à de nombreuses reprises le rôle controversé de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF). Une organisation soutenue par Israël et les États-Unis, aux portes de laquelle plus de 600 Gazaouites ont été tués alors qu’ils faisaient la queue pour obtenir une assistance alimentaire. Malgré la gravité de la situation, plusieurs délégations ont salué dans une rare note positive le récent accord conclu entre Israël et l’Union européenne, afin d’accroître le déploiement de l’aide humanitaire dans le territoire.
La séance a démarré avec l’intervention de M. Tom Fletcher, Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires et Coordonnateur des secours d’urgence. Il a notamment évoqué les attaques visant les travailleurs humanitaires. « À chaque fois que nous témoignons de ce que nous voyons, nous faisons l’objet de menaces et on réduit davantage nos accès », a-t-il déploré, mentionnant entre autres les non-renouvellements de visas. En 2025, 56% des accès refusés concernaient des équipes médicales d’urgence, a-t-il protesté.
M. Fletcher a également détaillé les difficultés d’acheminement de l’assistance, laquelle se heurte aux contrôles et aux restrictions israéliennes. Ainsi, entre le 19 mai et le 14 juillet, seuls 1 633 camions d’aide —soit 62% des 2 600 demandes présentées à Israël— sont arrivés à un point de passage. Ces véhicules feraient ensuite face à des voies de communication endommagées ou aux attaques de bandes criminelles. Les contributions n’atteignent souvent pas les points de distribution, a-t-il regretté, rappelant qu’il existe pourtant un plan fonctionnel, lequel permettrait l’acheminement d’une assistance prévisible.
Si M. Fletcher a exhorté le Conseil à tirer « ses propres conclusions » quant au respect par Israël de ses obligations humanitaires, il a estimé que la mort de civils en attente d’aide humanitaire ne saurait faire débat. Un point également souligné par Mme Catherine Russell, Directrice exécutive de l’UNICEF. Aujourd’hui, des enfants sont tués et mutilés alors qu’ils font la queue pour recevoir une aide humanitaire vitale, « preuve supplémentaire qu’il n’existe aucun endroit sûr pour les civils à Gaza », s’est-elle alarmée. Ainsi, la semaine dernière, neuf enfants palestiniens ont trouvé la mort tandis qu’ils patientaient pour obtenir des fournitures nutritionnelles de l’UNICEF à Deïr el-Balah.
Toutefois, la grande majorité des victimes ont été tuées à proximité des sites de la GHF, a précisé Mme Russell. Sur ce même thème, la Chine a accusé le « mécanisme militarisé de distribution de l’aide des États-Unis et d’Israël » de violer les principes humanitaires d’impartialité, d’indépendance et de neutralité. Plus de 600 Palestiniens l’ont payé de leur vie, tandis qu’environ 5 000 autres étaient blessés, a déploré le délégué.
La France a fustigé à son tour le système de distribution de l’aide humanitaire géré par la « GHF », le jugeant « inacceptable » et « incompatible » avec les exigences du droit international. Depuis l’ouverture des centres d’aide de ladite fondation, des centaines de personnes ont perdu la vie lors des distributions alimentaires, a rappelé le délégué pour qui ces drames sont « intolérables ». L’aide humanitaire ne doit jamais être instrumentalisée à des fins politiques, a-t-il ajouté. La République de Corée s’est fait l’écho de ces critiques en des termes presque identiques, dénonçant elle aussi la politisation de l’assistance. « Ce que l’on voit à Gaza depuis des mois est en contradiction avec nos croyances fondamentales », s’est insurgé son représentant.
Pour sa part, l’Algérie a souhaité prendre ses distances avec « ceux qui essaient de nous convaincre que le nouveau système de distribution de l’aide est conforme aux principes humanitaires ». Ces centres sont devenus des « pièges mortels », s’est scandalisé le délégué. Selon lui, l’assistance serait ainsi militarisée et utilisée « pour déplacer des personnes, pas pour les sauver ». Dans la même veine, le Pakistan a estimé que le mécanisme « n’aide pas les personnes qu’il est censé aider »: sa mise en œuvre est biaisée et ne respecte pas les règles humanitaires. La Fédération de Russie a quant à elle jugé que le mécanisme déployé autour de la GHF est devenu un « symbole d’humiliation de la dignité humaine ». À ce titre, elle s’est félicitée que le Secrétariat de l’ONU ait refusé de « se rendre complice » d’un projet décrit comme essentiellement punitif, rappelant qu’il est dénoncé par plus de 200 organisations non gouvernementales.
Si Israël avait facilité, plutôt que d’entraver, l’acheminement de l’aide par l’intermédiaire de l’ONU, il y aurait eu un faible espoir d’atténuer la crise humanitaire, a estimé le délégué russe. Un constat partagé par plusieurs autres intervenants, dont la France et le Royaume-Uni. Ce dernier a ainsi rappelé que la GHF, elle-même, a reconnu la capacité unique des Nations Unies pour satisfaire les immenses besoins humanitaires à Gaza.
L’État observateur de Palestine a pour sa part évoqué la « roulette russe » à laquelle sont contraints de jouer de nombreux Gazaouites, notamment pour obtenir de l’eau ou de la nourriture. Depuis près de 650 jours, a-t-il martelé, plus de 2 millions de Palestiniens se réveillent sans savoir s’ils survivront à la journée et s’endorment sans savoir s’ils se réveilleront le lendemain matin. « Imaginez ce que c’est que d’être parent à Gaza. Vous savez que la moindre maladie, la moindre blessure, peut être fatale pour votre enfant. »
Il a accusé Israël d’avoir en tête, depuis le début de son action, de ne laisser aux Gazaouites que le départ comme échappatoire à la mort. « À Gaza, tous les chemins mènent à la mort. Notre rôle, notre responsabilité, notre devoir légal et moral est d’en ouvrir un qui mène au salut », s’est ému l’observateur palestinien. « Israël veut que ce chemin soit de quitter Gaza. »
Répondant à cette salve de critiques, les États-Unis ont assuré avoir pris connaissance des rapports faisant état de morts sur les sites de la GHF. Ils ont toutefois affirmé avoir de bonnes raisons de penser que des individus dans la foule étaient armés par le Hamas afin de semer le chaos. Partant, ils ont accusé le groupe d’être à l’origine des difficultés actuelles, notamment en refusant les conditions d’un cessez-le-feu, et d’avoir tué 11 Palestiniens employés par la GHF en juin dernier.
« La GHF réussit là où les autres ont échoué », a poursuivi la déléguée, rappelant que le mécanisme répond à la directive du Président des États-Unis visant à nourrir les Palestiniens sans soutenir le Hamas, et accusant le groupe de détourner cyniquement l’aide humanitaire. Vantant les mérites d’un système « innovant » et ses « améliorations constantes », elle a reproché aux membres du Conseil de sécurité et à M. Fletcher et Mme Russell de concentrer leurs critiques sur la GHF plutôt que sur le Hamas, ruinant à terme la crédibilité de l’ONU.
Réagissant également aux accusations lancées contre la GHF, Israël a souligné un bilan positif, mentionnant la distribution de 67 millions de repas et de 7 500 tonnes de farine. « Il est temps de faire cesser la désinformation », a déclaré la déléguée, assurant dans un même élan que son pays ne permettra pas que l’aide humanitaire alimente la terreur et profite au Hamas.
Au cours de ce débat tendu, quelques délégations ont toutefois voulu voir une lueur d’espoir dans l’accord conclu le 10 juillet dernier entre Israël et l’Union européenne pour renforcer le déploiement de l’assistance humanitaire à Gaza. La France a ainsi exhorté Israël à mettre pleinement en œuvre ses engagements. Elle a rappelé que, conformément à cet accord, l’aide doit être assurée par l’ONU et ses partenaires. Quant au représentant de l’UE, il a énuméré certaines des mesures acceptées par les autorités israéliennes dans le cadre de leur dialogue, dont l’augmentation substantielle du nombre quotidien de camions humanitaires à Gaza, l’ouverture de points de passage supplémentaires, la reprise des livraisons de carburant pour les installations humanitaires, la protection des travailleurs humanitaires et la facilitation des travaux sur les infrastructures vitales.
M. Fletcher a lui aussi voulu voir dans ces accords la possibilité d’une relance véritable de l’action humanitaire à Gaza. Affirmant avec prudence qu’il lui tarde d’en connaître les détails de mise en œuvre, il a adressé ce message à l’assistance : « Je vous en prie, laissez-nous travailler ».
L’extrême gravité de la situation humanitaire à Gaza nous rappelle qu’il est urgent d’œuvrer à un règlement politique du conflit israélo-palestinien, seule solution à même de répondre aux aspirations légitimes des Israéliens et des Palestiniens à la paix et à la sécurité, a conclu la France, appuyée par la majorité des délégations. C’est dans cet esprit qu’elle coprésidera du 28 au 30 juillet à New York, avec l’Arabie saoudite, une conférence internationale sur la mise en œuvre de la solution des deux États.
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