Afghanistan: l’Assemblée générale exhorte les Taliban à revenir sur les restrictions imposées aux droits humains des femmes et des filles
L’Assemblée générale a adopté, ce matin, un projet de résolution sur la situation en Afghanistan, qui, outre son appel à renforcer les fondements d’un gouvernement qui soit constitutionnel et inclusif, à lutter contre le terrorisme et les stupéfiants, à renforcer l’assistance humanitaire, à créer des perspectives de redressement économique et à promouvoir la coopération régionale et internationale, exhorte les Taliban à « revenir rapidement sur leurs politiques et pratiques contradictoires », notamment la directive sur « le vice et la vertu » qui élargit les restrictions « déjà intolérables » imposées aux droits humains des femmes et des filles.
Présenté par l’Allemagne, facilitatrice des négociations, le texte (A/79/L.100) a été adopté par 116 voix pour, 2 voix contre (États-Unis et Israël) et 12 abstentions, dont celles de la Chine, de la Fédération de Russie, de l’Inde et de la République islamique d’Iran. Traditionnellement entériné par consensus, le projet a cette fois été mis aux voix à la demande de la délégation russe.
Une attention particulière accordée à l’éducation
Plus de deux ans après la précédente résolution adoptée sur cette question en novembre 2022, la mouture de cette année met l’accent sur l’éducation. L’Assemblée générale se dit en effet profondément préoccupée par le fait que les Taliban aient décidé de fermer les écoles secondaires pour filles et d’interdire aux femmes l’accès aux universités et aux établissements médicaux privés et publics, ce qui pourrait aussi nuire à la croissance et à la compétitivité de l’économie afghane. Elle somme l’Afghanistan de se conformer à ses obligations internationales et de revenir sur toutes les politiques et pratiques qui restreignent l’exercice par les femmes et les filles de ce droit humain.
De même, elle dénonce la décision de suspendre l’accès des femmes et des filles à l’éducation dans les institutions médicales privées et publiques et celle d’interdire aux femmes afghanes de travailler pour l’ONU et pour des organisations non gouvernementales (ONG) en Afghanistan.
Autre nouveauté, l’Assemblée générale s’inquiète des problèmes majeurs liés à l’accueil, à la protection et à l’intégration des réfugiés afghans dans le cadre des stratégies et systèmes nationaux, « compte tenu des difficultés socioéconomiques, des ressources limitées et des incidences sur la cohésion sociale et politique des principaux pays d’accueil, dans la région et au-delà ».
Par ailleurs, elle prend note avec satisfaction de l’évaluation indépendante menée conformément à la résolution 2679 (2023) du Conseil de sécurité, qui lie une éventuelle reconnaissance des Taliban à la levée des restrictions sur les droits des femmes et l’accès à l’éducation.
Sur ce point, le représentant de l’Afghanistan, opposé aux autorités de facto au pouvoir dans son pays, a défendu une position sans ambiguïté: selon lui, les Taliban « peuvent, s’ils le souhaitent, contribuer à la solution de la crise afghane, mais ne peuvent constituer à eux seuls la solution ». En effet, a-t-il développé, ils ne sont en aucun cas représentatifs du peuple afghan ni de sa culture, et leurs politiques ne reflètent pas les valeurs islamiques. S’il a salué le fait que la résolution encourage le Secrétaire général à nommer un coordinateur afin de faciliter une approche internationale plus cohérente, coordonnée et structurée, il a aussi souligné l’importance d’un dialogue politique incluant toutes les parties prenantes afghanes, faisant valoir que « toute forme de légitimité doit découler du respect de la volonté du peuple afghan ».
Le délégué a cependant estimé que la résolution « établit à juste titre des critères clairs pour toute forme d’engagement international avec les Taliban », notamment en ce qui concerne le respect des droits humains, les progrès significatifs sur le plan de gouvernance et le plein respect des obligations en matière de lutte contre le terrorisme et le trafic de stupéfiants. « Un tel engagement doit rester fondé sur des principes et guidé par des critères de référence, et non motivé par des considérations géopolitiques », a-t-il affirmé, appuyé par la Grèce, pour qui l’engagement de bonne foi des Taliban est une condition préalable absolue à un Afghanistan en paix avec lui-même et ses voisins, pleinement intégré dans la communauté internationale et respectueux de ses obligations internationales.
États-Unis, Iran – des points de vue contrastés
Nettement moins conciliants à l’égard du pouvoir en place en Afghanistan, les États-Unis ont justifié leur vote négatif par l’absence de progrès dans les négociations engagées depuis quatre ans avec les Taliban. « Au lieu d’exiger des résultats, nous les avons récompensés », a constaté la délégation, selon laquelle la résolution appuie cette approche. Rappelant que Washington a « sacrifié des soldats et des millions de dollars » pour faire en sorte que le pays ne soit plus un « trouble-fête », elle a dit douter de l’utilité du processus de Doha, avant d’appeler les Taliban à « arrêter de se comporter comme une milice, cesser leur diplomatie basée sur les otages et libérer tous les Américains ». « Nous ne tolérons plus leur comportement abjecte », a-t-elle promis.
Formulant un point de vue diamétralement opposé, l’Iran a regretté que la résolution ne reconnaisse pas clairement que le dialogue avec les autorités de facto est « la seule voie possible ». L’avenir de l’Afghanistan doit, selon lui, être façonné par son peuple, sans ingérence extérieure. Il a aussi rejeté toute création d’un mécanisme de suivi qui ne serait pas agréé par le pouvoir en place, avant de se dire prêt à soutenir la réinstallation des migrants afghans « dans ces pays occidentaux qui semblent tant se soucier de leur sort ».
Un texte critiqué par la Fédération de Russie
De son côté, la Fédération de Russie a expliqué n’avoir eu d’autre choix que d’exiger un vote sur le texte en raison des « tentatives persistantes de certains pays occidentaux d’imposer une réalité virtuelle sur ce qui se passe dans le pays » afin d’occulter « les conséquences de leur guerre de 20 ans et du retrait irresponsable des troupes étrangères à la fin du mois d’août 2021 ». Elle a également regretté la réticence manifeste de certains Occidentaux à mentionner le rôle des mécanismes régionaux et à prendre en compte les propositions des États de la région, reprises par la Russie, la Chine, le Pakistan et l’Iran.
Dans la même veine, la Chine a demandé à la communauté internationale de faire un diagnostic de la situation et de favoriser la réintégration de l’Afghanistan en son sein, ce qui passerait, selon elle, par la levée des sanctions visant l’Afghanistan et le dégel de ses avoirs à l’étranger. Elle a d’autre part pointé la réduction drastique de l’aide au développement de « l’un des principaux bailleurs traditionnels de fonds qui est aussi le pays ayant une responsabilité historique vis-à-vis de l’Afghanistan », relevant que seuls 15,7% des fonds humanitaires ont été mobilisés à ce stade pour cette année, alors que 23 millions d’Afghans ont besoin d’une aide urgente.
Aide humanitaire et terrorisme
L’Algérie, qui a voté pour le texte, a insisté à son tour sur l’impératif, pour la communauté internationale, de continuer à fournir une aide humanitaire vitale au peuple afghan. Il faut également faire face à la double menace du terrorisme et du trafic de stupéfiants en Afghanistan afin de parvenir à la stabilité et la paix dans la région, a ajouté la délégation, non sans réaffirmer le « principe sacro-saint de la non-ingérence dans les affaires intérieures » du pays.
À l’instar du Pakistan, lui aussi favorable au texte, plusieurs délégations, Afghanistan en tête, ont alerté sur la présence de plus d’une vingtaine de groupes terroristes dans le pays, notamment l’EIIL-K (État islamique d’Iraq et du Levant-Khorassan) et les groupes affiliés à Al-Qaida, confirmée par l’Équipe de surveillance des Nations Unies. L’Union européenne (UE) a exhorté les Taliban à prendre des mesures concrètes pour rompre tout lien avec ces organisations et à empêcher l’utilisation du territoire afghan pour accueillir, financer ou exporter le terrorisme vers d’autres pays.
L’UE a également dit attendre des Taliban qu’ils prennent des mesures concrètes pour garantir une gouvernance inclusive et le respect des droits humains, saluant à ce sujet les efforts de la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) et du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits humains dans le pays, qui documentent les violations, plaident en faveur de la responsabilisation et promeuvent une voie fondée sur les droits vers la paix et la stabilité.
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